Jazz à la Villette : Cécile McLorin Salvant éblouit la Philharmonie avec un tour de chant en français

La chanteuse franco-américaine a présenté vendredi soir au public parisien un programme tournant autour d'œuvres françaises, réalisé avec un nouveau partenaire au piano, Dan Tepfer. Une belle complicité sur scène, et un enchantement total dans la salle.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Cécile McLorin Salvant en 2019 à Paris, sur la scène du New Morning (27 mai 2019) (SADAKA EDMOND / SIPA)

L'enchanteresse Cécile McLorin Salvant a offert un concert de toute beauté vendredi soir dans la grande salle Pierre-Boulez de la Philharmonie de Paris, dans le cadre du festival Jazz à la Villette. En première partie, un autre prodige avait séduit le public parisien, le trompettiste américain Ambrose Akinmusire venu jouer en quartette.

La chanteuse franco-américaine a interprété un répertoire essentiellement en français, pour le moins éclectique - Messiaen, Brassens, Legrand, Ferré, Barbara - et dans lequel elle a glissé certaines de ses propres chansons, très personnelles et de belle facture. Il semble bien loin, le temps pas si lointain où elle confiait ne composer qu'en anglais et avoir bien du mal à s'aventurer dans la langue de Molière. À la fin du concert, la jeune trentenaire a renoué avec l'anglais pour deux titres en rappel.

Un duo de culture franco-américaine

Sa culture à la fois française et américaine, Cécile McLorin Salvant la partage avec le pianiste Dan Tepfer, brillant jazzman installé comme elle à New York tout en ayant des liens forts avec la France. La chanteuse native de Miami a des origines françaises et haïtiennes par ses parents. Le pianiste natif de Paris a grandi en France dans une famille américaine. Le tandem marche à merveille, sachant qu'il n'est pas forcément évident de faire oublier l'éblouissant Sullivan Fortner, le pianiste alter ego de la chanteuse ces dernières années, sur scène et sur son dernier album en date, The Window. Association ponctuelle ou prélude à un nouveau projet artistique, l'avenir le dira. Tout en sobriété et en touches impressionnistes, sans parler de belles séquences d'improvisation, Tepfer s'avère un formidable partenaire pour la vocaliste. Il lui a d'ailleurs écrit une musique sur un texte de Chamfort, poète du 18e siècle : "L'Espérance n'est qu'un charlatan..."

À l'aise quand il s'agit d'échanger avec le public, Cécile McLorin Salvant, vêtue d'une ample robe gris argenté, n'hésite pas à jouer la carte de l'humour. D'entrée de jeu, elle plaisante sur la thématique des deux premiers titres de son tour de chant, Venez donc chez moi (popularisé, entre autres, par Jean Sablon et Yves Montand) puis un extrait de son dernier album, À Clef, qu'elle a écrit, deux chansons d'amour, l'une pleine d'espérance, l'autre teintée de mélancolie, "qui parlent de rester chez soi", une expérience qu'on a goûtée jusqu'à saturation, il est vrai, depuis 2020... Plus tard, elle s'amusera de nous présenter un zouk malicieux au swing élégant, Doudou : "Cette chanson est inspirée de la salle d'attente de ma dentiste." De fait, au grand amusement du public, elle chante au "doudou" bien-aimé "Ouvre-moi cette bouche", puis "Ferme la bouche" !

Poulenc, Messiaen, "sans échauffement"

Éternellement à l'affût de partitions, parfois méconnues ou oubliées, à revisiter et à faire redécouvrir au public, Cécile McLorin Salvant n'hésite pas à puiser dans le répertoire classique, ayant fait ses premières armes dans le chant lyrique. Sur la scène de la Philharmonie, elle reprend une musique de Francis Poulenc composée sur un poème d'Apollinaire, Hôtel, qui inspira il y a plus de vingt ans le groupe américain Pink Martini pour son tube Sympathique (1999) et son fameux refrain : "Je ne veux pas travailler..." Autre lumineuse surprise, ce morceau merveilleux d'Olivier Messiaen, Amour oiseau d'étoile, extrait d'une pièce de 1945, Harawi. Avant de chanter cette œuvre écrite pour soprano et piano, l'artiste confie au public : "En général, je ne m'échauffe jamais avant un concert. Là, je le regrette, sortant d'une sieste, et en plein jet-lag !"

Pour sa seule infidélité à la langue de Molière avant les rappels, Cécile McLorin Salvant chante un thème de Michel Legrand dont elle combine les paroles anglaises et françaises (Once Upon a Summertime / La Valse des lilas). À la toute fin du spectacle, l'anglais redeviendra prépondérant.

Entre-temps, elle rend hommage avec panache à trois grands auteurs-compositeurs-interprètes de la chanson française : Georges Brassens (dont le centième anniversaire de la naissance sera célébré en octobre) avec Le Père Noël et la petite fille (texte sulfureux qu'elle reprend à la première personne), Léo Ferré avec Est-ce ainsi que les hommes vivent, l'une des chansons qu'il a écrites sur des poèmes d'Aragon, et enfin Barbara avec Ma plus belle histoire d'amour, qu'elle aime reprendre en fin de tour de chant. Autant de temps forts, empreints d'émotion.

Mystérieuse complainte en rappel

Comme toujours, Cécile McLorin Salvant fait ce qu'elle veut de sa voix, dans les aigus (même haut perchés), dans les graves (même puisant dans les profondeurs), dans le medium où, ensorceleuse, elle varie les timbres, tons, couleurs et intonations au gré de sa narration.

Elle en joue notamment sur l'étrange morceau chanté en premier rappel, durant lequel elle clame à plusieurs reprises, en anglais : "They don't want me to sing in French, they just want me to sing the blues" ("Ils ne veulent pas que je chante en français, ils veulent juste que je chante du blues"). Y a-t-il du vécu derrière ces mots ? Le mystère s'épaissit avec le second leitmotiv du morceau : "I dont know what I want, to be held or to be free" ("Je ne sais pas ce que je veux, qu'on me tienne ou que je sois libre"). On n'en saura pas plus. Après un standard de jazz en ultime rappel, le tandem s'éclipse pour de bon, nous laissant la sensation, une fois de plus, d'avoir entendu une immense et incomparable chanteuse.


La set-list

Venez donc chez moi (musique de Paul Misraki, paroles de Jean Féline)
À Clef (Cécile McLorin Salvant)
Hôtel (musique de Francis Poulenc sur un poème de Guillaume Apollinaire)
Le Père Noël et la petite fille (Georges Brassens)
Once Upon a Summertime / La Valse des lilas (Michel Legrand, Eddie Barclay, Eddy Marnay, paroles anglaises de Johnny Mercer)
L'Espérance (musique de Dan Tepfer sur un poème de Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort)
Amour oiseau d'étoile (Olivier Messiaen)
Doudou (Cécile McLorin Salvant)
Est-ce ainsi que les hommes vivent ? (musique de Léo Ferré sur un poème de Louis Aragon)
Ma plus belle histoire d'amour (Barbara)

Rappel :
They Don't Want me to Sing in French (Cécile McLorin Salvant ?)
If I Should Lose You (musique de Ralph Rainger, paroles de Leo Robin)

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