INTERVIEW. Le géant du jazz Martial Solal à Paris pour un grand récital : le dernier ?

Martial Solal, 91 ans, se produit mercredi soir à Paris sur la scène de la Salle Gaveau traditionnellement dédiée aux virtuoses du classique. La retraite, ce n'est donc pas pour tout de suite. Mais c'est probablement, selon les vœux de l'illustre pianiste, le dernier concert solo qu'il donnera dans une grande salle parisienne. Il se confie à Culturebox.

Le pianiste Martial Solal
Le pianiste Martial Solal (Jean-Baptiste Millot)
Depuis quelques années, chaque apparition sur scène de Martial Solal sonne plus que jamais comme un événement à ne pas manquer. C'est particulièrement le cas de cette soirée-événement programmée mercredi 23 janvier à Paris, Salle Gaveau dans le cadre des Concerts de Monsieur Croche, un cycle de récitals inscrit dans la programmation de la salle parisienne. Il y a quatre ans, à la suite de sérieux problèmes de santé, Martial Solal avait décidé de prendre sa retraite avant de revenir épisodiquement sur scène. Mais il garde à l'esprit que tout peut s'arrêter d'un instant à l'autre.

Certains médias annoncent que le récital de Gaveau sera celui des adieux pour le pianiste natif d'Alger, arrivé en 1950 à Paris où il a mené une carrière de légende. La vérité est un peu plus nuancée. Ce concert, résultat d'un concours de circonstances, survient deux mois après la sortie d'un album solo, "Histoires improvisées" (JMS / distribution : Pias). Il marque également pour Solal, un retour à Gaveau où il s'était produit en mai 1962 et décembre 1963 en trio avec le batteur Daniel Humair et le contrebassiste Guy Pedersen. Des concerts alors enregistrés, publiés en disques et réédités régulièrement depuis.

- Culturebox : Votre concert à la Salle Gaveau est-il vraiment le dernier, comme l'annonce "Le Monde" ?
- Martial Solal : C'est peut-être ce que j'ai dit dans la conversation ! En fait, je ne le souhaite pas. Il y a quatre ans, j'étais malade, c'était quelque chose d'assez lourd et j'avais décidé d'arrêter. Puis le Sunside m'a remis en selle [ndlr : avec ses concerts en décembre 2015 et décembre 2016]. Et depuis, de fil en aiguille, je suis sollicité pour continuer, et finalement, je rejoue. Récemment, j'ai fait trois concerts en Allemagne et en Autriche. Mais j'ai laissé entendre au "Monde" que le concert de la Salle Gaveau serait le dernier, en tout cas dans une grande salle parisienne. Parce que pour ce type d'engagement, il faut être vraiment au top, il faut se préparer à fond. C'est ce que j'ai fait moyennant un effort physique de longue durée. Quand on joue dans un club, avec d'autres musiciens, la responsabilité est partagée, elle est moins lourde. Je me demande si j'aurai encore la force de refaire le genre d'effort auquel j'ai consenti pour ce solo. Si j'avais dix ans de moins, je dirais : "Je continue encore." Mais puisque ce concert est annoncé comme le dernier... alors jusqu'à nouvel ordre, c'est vrai !

- Pourquoi avoir accepté un nouveau récital de prestige en solo puisque vous êtes conscient de la pression et du travail que cela implique ?
- La Salle Gaveau a lancé une série de concerts dont ceux du cycle "Monsieur Croche" organisé par Yves Riesel. Moi, je suis un accident de parcours ! Ce n'est pas moi qui étais prévu mais Daniel Wayenberg qui est un de mes amis, un formidable pianiste de musique classique. Son concert ayant été reporté, Yves a eu l'idée de le remplacer par moi et m'en a parlé il y a quelques mois. Je lui ai dit : "Oui, pourquoi pas." C'est une belle salle qui me plaît. La salle du piano, c'est vraiment Gaveau, je trouve. C'est une des premières où j'ai joué, où j'ai voulu que le jazz soit mis en valeur, il y a très longtemps. C'est toujours d'actualité : le jazz à Gaveau, c'est devenu une denrée très rare.

- Ce concert était-il aussi l'occasion d'un clin d'œil à une salle où vous aviez joué des concerts qui ont fait date en 1962 et 1963 ?
- Oui, ça a fait "tilt", pour tout dire ! Mais quand je dis "jazz" ou "classique", de nos jours, la frontière n'est plus aussi définie qu'autrefois. Dans ce que je jouerai, il y aura du piano, surtout ! Appellera jazz celui qui voudra ! Il y aura bien sûr du jazz, puisque je suis surtout connu pour ce genre d'activité, une musique qui fait appel à un certain rythme, un certain type d'harmonies... Mais tout cela est en liaison étroite avec ce qu'on appelle la musique tout court, classique, symphonique, contemporaine. De nos jours, le jazz fait appel à diverses ressources d'inspiration.

- Quel sera le répertoire du concert ? Tournera-t-il autour de l'improvisation ?
- Le répertoire, c'est mon grand souci depuis toujours ! J'ai une liste de ce qu'on appelle des standards. Je me rabats en désespoir de cause sur les plus connus afin d'avoir un moyen de communication avec le public. Je pense que les auditeurs, notamment de jazz, aiment bien savoir ce qu'ils entendent. Quand ils reconnaissent un thème, l'intérêt est de voir ce que l'interprète va en faire. À partir d'une petite mélodie de quelques notes, on peut faire une symphonie. Mais chacun a sa symphonie personnelle à raconter. J'ai composé énormément de musique, mais j'opte finalement pour les standards pour une question de communication. C'est une facilité, mais ça m'a toujours réussi, aussi bien en France que partout dans le monde.

- Vous avez quand même prévu de glisser un peu de votre propre musique?
- Tout sera de ma musique, en réalité ! Dès que le thème d'un "Tea for Two" ou d'un autre standard éculé sera ébauché ou dissimulé derrière autre chose, ensuite tout sera ma musique que j'improviserai selon la forme ou l'inspiration du moment. Ça peut être très bon, moyen ou catastrophique si je ne suis pas en forme ce jour-là. Si le concert avait lieu ce soir [ndlr : l'entretien a lieu le 21 janvier à la mi-journée], je vous dirais de ne pas venir ! Je ne suis pas en très grande forme, peut-être pas encore bien réveillé ! Je compte toujours sur le stimulant de la responsabilité qui s'empare de moi au moment "M", un peu comme le boxeur qu'on envoie sur le ring. Il peut être fatigué avant, mais le moment venu, il met tout ce qu'il a à dire. J'espère que ce sera le cas le 23 janvier.
Martial Solal à son domicile de Chatou, dans les Yvelines (28 novembre 2018)
Martial Solal à son domicile de Chatou, dans les Yvelines (28 novembre 2018) (Stéphane de Sakutin / AFP)
- Vous parliez d'improvisation. Tout musicien de jazz est amené à improviser et vous êtes renommé notamment pour votre grand talent dans ce domaine. Comment avez-vous développé ce don, cette aptitude, au fil du temps?
- À pas de loup, discrètement. Ça a été un long chemin. On ne devient pas improvisateur de talent du jour au lendemain. On commence par improviser méchamment, gentiment ou timidement, puis on apprend, on se nourrit de toutes les musiques qui existent. Je crois que je suis assez doué pour l'éparpillement de mes idées, les choisir un peu partout et en faire une synthèse. Et surtout, la qualité que je m'attribue, à part la technique indispensable évidemment pour jouer d'un instrument, c'est d'avoir de très bons réflexes. Je peux m'emparer d'une note qui m'arrive n'importe où dans le cerveau et à partir de là, je suis capable de la développer, de donner le change même si l'inspiration n'est pas là, j'ai toujours de la ressource. Donc je compte sur mes réflexes pour mettre en forme l'imagination qui pourrait me parvenir. C'est très important et ça me sert énormément.

Dans l'improvisation, tous les accidents sont prévisibles, permis, inévitables. Mais ils doivent être transformés en quelque chose de prévu. Prévoir l'imprévisible, ou effacer le passé pour en faire un avenir meilleur ! Je fais un peu de poésie mais je ne l'ai pas fait exprès !

- Pour préparer le concert à Gaveau, je crois savoir que vous jouez tous les jours chez vous, à Chatou. Pratiquez-vous le piano avec la même régularité quand vous n'avez pas d'échéance scénique?
- Quand je n'ai pas de concert en perspective, non. Après Gaveau, j'ai des petites choses prévues au mois d'août. Je ne vais pas me mettre au piano dès le 24 janvier et travailler comme un forcené comme si le concert avait lieu deux jours après. Je vais ralentir sérieusement mais je ne vais pas m'arrêter. Si je m'arrête plus d'un mois, adieu le travail fourni ! Tous les effets en auront disparu ! Quand je parle de "travail", il s'agit de technique. C'est du sport, des exercices musculaires. Je ne travaille surtout pas les idées puisque j'attends de moi de la fraîcheur. Il ne faut surtout pas que je me mette à répéter une éventuelle improvisation car par essence, elle sera inventée dans l'instant. J'essaye de faire le vide de façon à être en état de fonctionner, et à ce que ma pensée soit libre de jouer ce qu'elle veut en sachant que les doigts vont lui obéir. Ce n'est pas un travail passionnant. Quand on n'a pas de concert, on s'entretient un peu, comme si on faisait des pompes !

- Dans votre discographie, y a-t-il des enregistrements qui vous inspirent de la fierté, ou de la tendresse?
- Par facilité, je dis toujours que mon meilleur disque, c'est le dernier ! Mais je pense en réalité que jusqu'à nouvel ordre, l'avant-dernier album pourrait être celui pour lequel j'aurais peut-être de la tendresse. Il s'agit de mon disque enregistré en concert en Allemagne, "My one and only love (live in Gütersloh)". Pour une fois, je me suis calmé en jouant du piano, et j'ai fait appel à moins de technique et à plus d'émotion pure.
- Vous avez croisé les plus grandes légendes du jazz durant votre carrière. Quels sont les artistes qui vous ont fait progresser, évoluer, dans votre art, votre approche du jazz?
- Progresser, ça vient d'un ensemble de contacts, de relations humaines, surtout auditives évidemment. Chaque musicien qu'on écoute, bon ou mauvais, j'insiste sur ce point, peut vous apporter quelque chose. Je disais autrefois ce qu'on prenait pour une plaisanterie : "J'écoute tout le monde et j'apprends beaucoup des mauvais musiciens, j'apprends ce qu'il ne faut pas faire." Ça fait partie d'un tout. Écouter, écouter aux portes et surtout oublier tout ce qu'on a entendu. 

Les gens avec qui j'ai joué m'ont tous appris quelque chose. Et j'espère aussi leur avoir appris quelque chose. La musique, c'est un échange. Par contre, quand j'avais quatorze ans, j'avais évidemment des modèles, les vedettes de l'époque comme le pianiste Teddy Wilson, le clarinettiste Benny Goodman, Louis Armstrong. Et après, il y a eu surtout Charlie Parker [ndlr : saxophoniste légendaire] que j'ai rencontré musicalement seulement quand j'ai eu 25 ans. Ça m'a beaucoup marqué, ça a marqué tout le monde à l'époque. Lui aussi, je l'ai oublié, volontairement, toujours dans cette envie me démarquer. Je ne suis pas un bon copieur !

- Quels sont les pianistes qui ont le plus compté, que vous avez le plus aimés ?
- Les premiers, surtout, plus que mes contemporains. Teddy Wilson, Fats Waller, Art Tatum, Earl Hines.... Après, tous m'ont passionné, je ne pourrais pas en citer un. La musique, c'est un ensemble de personnalités. Mais je crois que le seul artiste qui m'a paru se détacher des autres, c'est Charlie Parker. Je le mentionne toujours parce qu'il a amené un renouveau complet, dans les notes qu'il jouait, leur agencement, l'utilisation harmonique... Les autres musiciens ont amené leur pierre, leur personnalité, leur talent, j'ai des amis parmi tous les grands pianistes du moment, en France comme à l'étranger. Pour les pianistes qui ont compté, je peux aussi vous citer Oscar Peterson que j'ai bien connu. C'est déjà un peu du passé pour moi. Pour ma part, je suis un survivant d'une époque d'autrefois, qui espère ne pas être démodé. C'était ma grande ambition dans le passé. Et pour cela, il faut être à l'avant-garde.

- Vous avez parlé plus tôt de projets pour le mois d'août... Pouvez-vous m'en dire plus ?
- Il y a un petit concert, très intime, que je dois donner en duo avec ma fille [ndlr : la chanteuse Claudia Solal]. Je crois que ça se passera dans le centre de la France. Je le fais parce que ça m'amuse beaucoup de jouer avec ma fille. Par ailleurs, j'ai écrit récemment un concerto de saxophone pour mon gendre, Jean-Charles Richard, qui est un merveilleux saxophoniste. En principe, il sera créé au mois d'août à Giverny, dans l'Eure, et on m'a donné carte blanche pour ce concert. Je ne sais pas si je serai là en tant que spectateur où si j'y participerai en jouant quelques notes...

Martial Solal en concert à Paris, piano solo
Mercredi 23 janvier 2019, Salle Gaveau, 20H30
45-47 rue La Boétie, Paris 8e
Tél : 01 49 53 05 07