"J'ai eu l'impression d'entendre un concert dans ma tête" : la musique en "8D" est-elle une révolution ou une arnaque ?

Sur YouTube, de plus en plus de musiques à écouter casque sur les oreilles permettent d'avoir l'impression que l'artiste tourne autour de soi.

La \"8D\" permet d\'avoir l\'impression de se trouver au centre d\'une pièce, dans laquelle l\'artiste marcherait en cercle en interprétant ses chansons.
La "8D" permet d'avoir l'impression de se trouver au centre d'une pièce, dans laquelle l'artiste marcherait en cercle en interprétant ses chansons. (FABIANO SANTOS / EYEEM / GETTY IMAGES)

Laurence se souvient de ce soir de juin comme si c'était hier. "Comme souvent avant de dormir, je traînais sur YouTube avec mon téléphone et mes écouteurs. Et comme je suis abonnée à plusieurs chaînes qui parlent de musique, l'algorithme m'a recommandé une de mes chansons favorites, Take me to Church de Hozier, où '8D' était écrit à la fin. Ça a attiré mon attention, et j'ai cliqué dessus", raconte cette lycéenne francilienne de 17 ans.

La suite a été, selon elle, une immense surprise. "J'avais vraiment l'impression d'être à un concert, mais qui se jouait directement dans ma tête ! Le son se baladait, j'étais choquée."

Je me suis tout de suite dit que je n'avais jamais autant apprécié une musique de ma vie !Laurence, lycéenneà franceinfo

Cette sensation, Laurence la doit à l'expression "8D" (huit dimensions) accolée à son morceau préféré. Cette technique de mixage permet d'avoir l'impression de se trouver au centre d'une pièce où l'artiste marcherait en cercle en interprétant ses chansons. Vous voulez tenter l'expérience ? Equipez-vous d'un casque ou d'écouteurs basiques, et rendez-vous sur YouTube : vous pourrez y trouver de la "8D" appliquée à Beyoncé, à Imagine Dragons, aux rappeurs de PNL, et bien sûr à la chanson favorite de Laurence.

Sur Twitter, et particulièrement chez les moins de 20 ans, l'expression "8D" a généré un intérêt soudain au début du mois d'octobre en France. Pour promouvoir sa découverte auprès d'un maximum de personnes, Laurence a d'ailleurs concocté un fil de messages publié sur Twitter qui a été partagé à plus de 10 000 reprises. Parmi les réactions, les uns s'enthousiasment devant "un putain de truc" ou la "meilleure invention de l'histoire", les autres dénoncent une "arnaque" ou une technique "éclatée" (nulle). A raison ?

"Donner une illusion de profondeur au cerveau"

Quand on parle spatialisation de musique, Yoann Padel est intarissable. "J'ai découvert ça quand j'étudiais dans mon école d'audiovisuel : on nous présentait des pièces sonores dans des salles équipées d'une vingtaine d'enceintes disposées un peu partout. On avait la sensation que certains sons venaient de derrière notre tête, et on avait envie de se retourner", se souvient cet ingénieur du son de 22 ans, qui officie désormais pour le label Bomayé Musik, qui produit les rappeurs Youssoupha, Naza ou encore Keblack.

Pour ce spécialiste, il est toutefois bien plus difficile de recréer ces sensations avec un simple casque, et donc seulement deux sorties audio possibles. "Recréer dans ces conditions un son réellement spatialisé, c'est impossibleMais avec certaines techniques, on peut réussir à donner cette illusion au cerveau", ajoute-t-il. 

Frédéric Nlandu, ingénieur du son qui a travaillé avec les rappeurs Sofiane, Nekfeu, Youssoupha, mais aussi Sébastien Tellier ou la chanteuse Anggun, explique qu'il est par exemple possible de recréer cet effet surprenant à l'aide d'un enregistrement dit binaural. Cette technique consiste à enregistrer des sons dans deux micros stéréo placés au niveau des oreilles sur une tête de mannequin située au centre d'une pièce. Une méthode particulièrement prisée des spécialistes de l'ASMR, sorte de relaxation sonore populaire sur YouTube.

Mais Frédéric Nlandu est catégorique : "Cette fameuse '8D', ce n'est pas du son binaural, car les musiques sur lesquelles certains ont appliqué ces effets ont été enregistrées de manière classique." Pour donner cette impression de profondeur et faire croire à l'auditeur que l'artiste passe derrière lui, la "8D" applique en fait un effet appelé auto pan, qui diffuse la piste audio alternativement de droite à gauche, couplé à une réverbération qui exacerbe la résonance dans l'oreille opposée, détaille ce spécialiste. "On utilise parfois cette méthode au moment de mixer la musique, mais seulement sur certaines pistes : on met par exemple un son de guitare à gauche, et sa réverbération à droite. Cela donne une impression de 'largeur' et de profondeur au son", illustre Frédéric Nlandu.

15 minutes pour transformer un morceau en "8D"

Pas besoin donc de connaissances approfondies pour transformer sa musique préférée en version "8D". "Je ne m'y connais pas du tout !" confirme dans un sourire Arka, qui a créé fin septembre une chaîne YouTube où il publie des morceaux en version "8D".

"J'ai découvert ce truc il y a quelques mois. Mais j'aime beaucoup le rap français, et je ne trouvais aucun morceau de ce genre en '8D', j'ai donc commencé à en mettre sur YouTube pour mes amis", raconte le jeune homme de 19 ans, qui ne travaille "pas du tout dans la musique". Pour donner une touche spatiale à ses titres préférés, il n'a besoin que de quelques minutes et d'utiliser le logiciel de montage sonore FL Studio.

Je convertis la musique en MP3, j'ajoute de l'auto pan et de la réverbération en ajustant les réglages selon le rythme du titre. Cela me prend environ 15 minutes par morceau.Arka, youtubeur spécialisé en "8D"à franceinfo

Si basique qu'elle soit, la méthode d'Arka fonctionne. D'une audience confidentielle il y a quelques semaines, sa chaîne a subitement atteint les 19 000 abonnés et certaines de ses vidéos ont été vues (et écoutées) à plus de 300 000 reprises.

Un risque pour l'audition ?

Dans les commentaires sur YouTube et les réseaux sociaux, certains amateurs s'inquiètent pourtant sur d'éventuels effets néfastes de la musique "8D" sur l'audition, évoquant des possibles acouphènes et même une surdité sur le long terme.

Contactée par franceinfo, Christine Poncet, docteure en ORL, ne veut pas alimenter de psychose. Selon elle, faire circuler la musique d'une oreille à l'autre avec une réverbération exacerbée n'est pas en soi dangereux. Elle pointe en revanche les dangers d'une écoute excessive de ces musiques compressées, par exemple avec la technologie MP3. "On peut comparer les ondes sonores à celles qui se forment lorsqu'on jette un caillou dans l'eau. A la surface de l’eau se forment des vagues avec des sommets et des creux, ceux-ci permettent à nos oreilles de se reposer", explique cette médecin qui exerce à l'hôpital Rothschild, à Paris. 

La musique compressée n'augmente pas nécessairement le niveau des décibels, mais réduit ces plages de repos, ce qui la rend plus nocive qu'une musique naturelle, jouée devant vous.Christine Poncet, docteure en ORLà franceinfo

Christine Poncet insiste également sur le fait que notre oreille interne ne contient qu'un nombre fini de cellules ciliées, qui permettent de transmettre les sons à notre cerveau. Et que les endommager trop tôt risque effectivement d'endommager l'ouïe. "Tout au long de notre vie, ces cellules meurent et notre stock s'appauvrit. Si dès l'enfance, on commence à l'entamer, le 'vieillissement' de nos oreilles surviendra beaucoup plus tôt", avise-t-elle.

"L'équivalent musical du filtre Snapchat"

Difficile en tout cas de retrouver avec précision l'origine de l'expression "8D" pour désigner cette musique artificiellement spatialisée : le moteur Google relève un premier pic de recherches à l'été 2017, avant une explosion ces dernières semaines.

Cet intérêt est-il parti pour durer ? "J'aimerais trop que des groupes comme PNL utilisent la '8D' ! Cela irait très bien avec leur musique assez lente, qui résonne déjà", s'enthousiasme Laurence.

L'ingénieur du son Yoann Padel est plus dubitatif : "Je pense que cela peut rencontrer un public, mais les contraintes techniques sont assez fortes : en écoutant cette '8D' en soirée ou en voiture, on perd cette sensation d'enveloppement qu'on a lorsqu'on l'écoute avec un casque audio. Il faudrait en permanence sortir deux mixs différents selon le support, ce qui peut freiner le public."

Frédéric Nlandu, qui relève que l'expression "huit dimensions" ne repose sur aucune réalité concrète, ne croit pas à une démocratisation de cette méthode de mixage. "Je pense que la popularité actuelle de la '8D' s'explique par sa nouveauté et par le fait que les gens ne soient pas habitués à entendre ce genre de son."

Je peux comprendre l'intérêt de cette technique quand on l'utilise pour un jeu vidéo ou au cinéma. Mais artistiquement, je ne vois pas l'intérêt de l'appliquer sur l'ensemble d'un morceau.Frédéric Nlandu, ingénieur du sonà franceinfo

L'ingénieur du son de Sofiane et Nekfeu préfère voir dans cette mode prisée des jeunes internautes "l'équivalent musical du filtre Snapchat sur un selfie : une façon rigolote de transformer une chanson qu'on connaît déjà".