INTERVIEW. "Cinéma" : le violoniste Renaud Capuçon accorde la musique de films à son archet

Violoniste virtuose du répertoire classique, Renaud Capuçon s’est découvert depuis longtemps une passion pour la musique de films. Fidèle à sa volonté de partager au plus grand nombre, héritée de Claudio Abbado, il l’adapte aujourd'hui à la musique pour l’image. Avec ″Cinéma″, son nouvel album, il reprend de grands thèmes de Morricone, Rota, Delerue, ou Williams. Il en parle à Culturebox.

Renaud Capuçon (2018)
Renaud Capuçon (2018) (Simon Fowler / Erato)
Dans ″Cinéma″ (Erato), Renaud Capuçon revisite une vingtaine de thèmes musicaux écrits pour le cinéma, qui l'ont marqué depuis sa toute jeunesse. Ainsi y trouve-t-on "Cinéma Paradiso" d'Ennio Morricone, "Le Parrain" de Nino Rota, "Le Mépris" de Georges Delerue, mais aussi "La Liste de Schindler" de John Williams, ou "Out of Africa" de John Barry, parmi tant d'autres.

Culturebox a rencontré ce virtuose du violon, grand mélomane, pour évoquer la musique de films en particulier.
Culturebox : Comment êtes-vous arrivé à consacrer un album à la musique de films ?  

Renaud Capuçon : C’est un projet qui trotte dans ma tête depuis plus de dix ans. J’avais écouté un album magnifique d’Itzhak Perlman (un des plus grands violonistes du XXIe siècle NDLR), qui a enregistré deux volumes dédiés à la musique de films. En l’écoutant, je me suis dit, un jour peut-être… J’avais aussi une passion pour Korngold (1897-1957, compositeur viennois naturalisé Américain, qui s’est consacré au cinéma hollywoodien à partir de 1935 NDLR) qui a fait ″Les Aventures de Robin des Bois″ (Michael Curtis, 1938) et qui figure sur l’album. Il a en fait pratiquement transposé ce qu’il écrivait pour le répertoire classique au cinéma. C’est aussi par lui que je suis arrivé à la musique de films.

La réalisation de cet album a pris plusieurs années, car ce n’était jamais le bon moment, le bon timing. J’avais une dizaine d’œuvres de cinéma en tête, mais je ne trouvais pas le bon orchestre… c’était toujours une question de temps. Et puis, il y a moins d’un an, je me réveille et je dis à ma femme : je vais le faire !″.  Parce qu’elle me disait souvent : mais ça fait dix ans que tu dis vouloir faire un album de musique de films et ça ne vient jamais… Il faut dire qu’elle aime beaucoup ce répertoire.

En tout cas, depuis ma jeunesse, j’éprouve une passion pour la musique de films. Alors pourquoi ne pas le faire, pourquoi m’en empêcher ?
Culturebox : Qu’est-ce qui a motivé vos choix dans cet album, plus particulièrement orientés vers la musique de films européenne ?

Renaud Capuçon : Avant de mettre le projet sur le papier, il y avait l’idée de retenir des morceaux qui avaient marqué mon enfance et mon adolescence, donc "Cinéma Paradiso", "La Liste de Schindler", "Out of Africa", "Légende d’automne"…, des films qui m’ont marqué, dont j’écoutais vraiment en boucle les bandes originales. On ne pensait même pas aux compositeurs au moment de l’élaboration du CD, c’était avant tout les thèmes.

Puis en réfléchissant, on s’est dit qu’étant Français et puisque nous avons des compositeurs français extraordinaires – Delerue, Legrand, Cosma, Jarre…-, on a eu le désir de faire un petit focus sur les Français. Puis il y avait certaines œuvres de John Williams que l’on voulait faire en plus, mais on n’a pas eu les autorisations, car il travaillait sur un projet. Il y a eu divers empêchements techniques comme cela, ce qui fait que l’on se retrouve avec plus d’œuvres européennes, en tout cas beaucoup de françaises, mas ça, c’est volontaire.

Culturebox : Comment se sont effectués les arrangements, pour adapter ces compositions à votre pratique du violon ?

Renaud Capuçon : Il y avait des compositions déjà écrites pour violon, comme "La Liste de Schindler", "Cinéma Paradiso" et quelques autres. Cosma a fait l’arrangement lui-même du "Grand blond avec une chaussure noire" - il est violoniste en plus. Quant au "Concerto de Berlin", toujours de Cosma (extrait d’"Un papillon sur l’épaule", Jacques Deray, 1978, NDLR), ça a été une vraie découverte, car je ne le connaissais pas, et c’est une œuvre d’une grande beauté, écrite d’ailleurs pour le violon. Pour les autres pièces, on a demandé à deux personnes dont c’est le métier, Cyrille Lehn et Daniel Capelletti, de choisir les œuvres qu’ils voulaient transcrire et ils nous ont fait des propositions pour travailler ensemble. Ils ont adapté "Le Parrain" pour violon et orchestre, "Légende d’automne" etc. Le résultat est étonnant : on a l’impression que ça a été écrit comme ça à l’origine. Mais c’est une autre version, c’est ma personnalité, c’est mon violon, c’est ma sonorité. Les gens qui me connaissent et qui ont acheté mes disques précédents, me retrouvent complètement, et ceux qui ne me connaissent pas me découvrent dans un répertoire qui est extrêmement abordable. C’est également le but, celui de pouvoir toucher des gens qui n’iraient pas forcément vers la musique de films.
Culturebox : Comment s’effectue à vos yeux le rapport entre l’image et la musique ?

Renaud Capuçon : Certains films sans leur musique ne seraient peut-être pas ce qu’ils sont. Par exemple "Love Story" sans sa musique resterait peut-être un grand film, mais sa musique est tellement incroyablement puissante qu’elle ajoute quelque chose. Je pense qu’un compositeur peut participer à la révélation un film, ou le soutenir. Mais d’autre part, vous pouvez avoir affaire à des films géniaux, où la musique est très pauvre, parce que peu présente, ça arrive aussi.

Culturebox : Parfois la musique d’un film reste plus que le film lui-même.

Renaud Capuçon : On est d’accord. Des musiques restent dans la tête, alors que le film reste plus flou, on l’oublie un peu.
Renaud Capuçon : pochette du CD  \"Cinéma\"
Renaud Capuçon : pochette du CD  "Cinéma" (Erato)
Culturebox : Il y a une certaine condescendance historique des musiciens de la musique dite "savante" à l’égard de la musique de films, sentez-vous que ce clivage a bougé ?

Renaud Capuçon : Oui, je pense que cela a bougé pour plusieurs raisons. D’abord aux Etats-Unis, il a bougé depuis longtemps. Je pense qu’on y vient en France pour de vraies raisons opportunistes dans certains cas. Certains orchestres se sont aperçus que c’était un bon moyen de faire venir du public. Comme certaines salles de concert se sont rendu compte que de donner "Star Wars" avec son orchestre, cela faisait venir un public. Je crois que l’on devient décomplexés par rapport à cela.

Et puis, les musiciens de ma génération pensent qu’il n’y a pas de raisons de cloisonner. C’est de la musique, point-barre. Comme je suis le premier à défendre la musique contemporaine, que j’appelle "d’aujourd’hui", alors que l’on veut toujours la mettre dans des cases, comme la musique sérielle, ou autres… Je pense, pour reprendre un mot célèbre, qu'il n’y a que la bonne et la mauvaise musique, c’est tout. C’est pareil pour la musique de film, il y en a d’exceptionnelles et d’autres ratées. Pour moi, il n’y a pas de débat. Mais on a été extrêmement en retard par rapport à cela, surtout quant aux musiciens classiques, longtemps réfractaires. Mais on est en train de se rattraper.
Culturebox : Beaucoup de musiciens classiques ont fait de la musique de films. Le premier est Saint-Saëns qui a écrit la première musique originale pour un film, "L’Assassinat du duc de Guise" en 1913. La musique de film a été inventée en France, comme le cinéma.

Renaud Capuçon : Vous me l'apprenez, c'est étonnant. Mais je suis persuadé que si Schuman, Mozart, ou Beethoven en avaient eu la possibilité, ils auraient aimé composer pour le cinéma. Cette hiérarchie entre musique classique et musique pour le cinéma devient un non-sujet.

Culturebox : Il y a de nombreux et grands compositeurs de musique de films en France (Maurice Jarre, Michel Legrand, Francis Lai – qui vient de disparaître -, Alexandre Desplat…). Pensez-vous qu’il y a une école française de la musique de films ?

Renaud Capuçon : Je ne sais pas s’il y a à proprement parler une école, mais il y a une tradition. Quand on voit Maurice Jarre qui a été adulé à Hollywood, ou Alexandre Desplat qui est énormément demandé, ces compositeurs font rêver, partout. Et curieusement, c’est moins le cas en France, alors qu’ils sont des méga-stars à l’étranger. Desplat, à Hollywood, c’est une superstar. En France, il commence à être reconnu, mais ça prend plus de temps.

J’aime beaucoup l’idée qu’Alexandre Desplat soit très ami avec Pascal Dusapin qui est un compositeur moderne, le fait qu’ils ont étudié ensemble et qu’ils ont énormément de respect mutuel, d’admiration réciproque, alors qu’ils ne font pas du tout la même musique.
Renaud Capuçon en concert à l\'Olympia, octobre 2018
Renaud Capuçon en concert à l'Olympia, octobre 2018 (Jacky Bornet / Culturebox)
Culturebox : Il y a depuis une bonne dizaine d’années de plus en plus de ciné-concerts, de concerts et festivals dédiés à la musique de films en France. Comment expliquez-vous ce phénomène ?

Renaud Capuçon : Je pense que le public aime réentendre la musique des films qu’ils ont aimés. Il y a une sorte de réunion, il n’y a pas de complexes. C'est populaire, dans le bon sens du terme. Il n’y a pas de peur, comme ça peut être le cas pour un concert de musique classique, où l’on peut se demander quand faut-il applaudir... ce genre de choses. Si demain vous organisez des concerts classiques très populaires, les gens y iront.

Et puis, je pense qu’il y a un phénomène de mode, les gens en parlent entre eux, il y a le bouche-à-oreille, ils passent des super bons moments, ils revoient le film, ils écoutent la musique en live, et c’est vrai que c’est génial ! Il y a en janvier l’intégrale "Star Wars" en ciné-concert à la Philharmonie de Paris, j’espère bien pouvoir m’y rendre.

Culturebox : Pensez-vous persévérer dans cette voie ?

Renaud Capuçon : Persévérer, je ne sais pas, mais enregistrer un deuxième album consacré à la musique de film, cela est acquis, et à chaque fois que l’on me demande de me produire dans ce sens, je réponds oui, on a déjà quelques dates. Mais je crois que cela prendra une autre ampleur avec le deuxième album. J’ai de quoi faire au moins trois disques.