Ivo Pogorelich, l’homme qui murmurait à l’oreille du piano, livre aux Invalides un concert exceptionnel

Le pianiste légendaire donnait un récital en l’église Saint-Louis des Invalides.

Le pianiste Ivo Pogorelich ici le 21 mars 2019 au Théâtre Saint-Bonnet de Bourges. 
Le pianiste Ivo Pogorelich ici le 21 mars 2019 au Théâtre Saint-Bonnet de Bourges.  (PIERRICK DELOBELLE / MAXPPP)

Le soliste Ivo Pogorelich était de passage à Paris où il a interprété Bach, Chopin et Ravel dans un lieu exceptionnel, l’église Saint-Louis des Invalides dans le cadre de la Saison musicale au Musée de l'Armée, devant un public réduit. Il se produira à nouveau à l’opéra de Bordeaux le 6 décembre. Deux dates françaises, pour un pianiste de légende qui s’était fait aussi rare sur les scènes que dans les studios.

L'homme intrigue et l'interprète fascine

Au cœur de l’Hôtel des Invalides, l’église construite par Louis XIV pour ses soldats est en soi un millefeuille historique, avec ses lambeaux de drapeaux suspendus sous la voute, vestiges des victoires passées. Un décor parfait pour accueillir un monument du piano. Pogorelich, dans le microcosme musical, en est un. L’homme intrigue, et l’interprète fascine. Depuis ses débuts dans les années 1980, il a toujours inspiré autant l’enthousiasme que la critique. Ses interprétations des classiques sont si personnelles, si originales, que partout où il passe, personne ne demeure indifférent. Autant le dire tout de suite, c'est notre cas, et le concert des Invalides ne décevra pas notre attente. 

Sa carrure imposante enserrée dans une redingote noire, partitions ouvertes, le pianiste d’origine croate attaque Bach à la seconde où il s’assied. Troisième suite anglaise, l’un de ses plus célèbres enregistrements. Son Bach à lui ne ressemble à aucun autre Bach : des sons ronds et pleins, des nuances poussées à chaque extrême, une urgence à jouer chaque note qui contraste avec le temps qui s'étire sous la nef des Invalides.

Ravel comme une lueur au fond du brouillard

Pas un instant de répit : il déroule ensuite deux oeuvres de Chopin. Son Prélude opus 45 est tel qu'on l'avait imaginé, mesure après mesure : des accords restés imprimés dans notre mémoire, cette puissance des graves, écrin des aigus, qu'on reconnaît entre mille. 

Et puis, les premières mesures du Gaspard de la nuit de Ravel apparaissent, comme une lueur au fond du brouillard. Les trois poèmes d'Aloysius Bertrand mis en musique par le compositeur français sont un classique du répertoire de Pogorelich depuis ses débuts. Là, il exprime toute sa puissance. L'homme est comme habité : son visage tordu par la grimace, il parle silencieusement. De face, il ne paraît faire qu’un avec l'immense Steinway dont il semble être un prolongement, comme s'il n'était qu'une partie de l'instrument, dont les sons le traversaient, une sorte de centaure. 

Ivo Pogorelich salle Gaveau, Paris (9/10/2014).
Ivo Pogorelich salle Gaveau, Paris (9/10/2014). (LIONEL BONAVENTURE / AFP)

Un piano domestiqué comme un pur-sang

Pogorelich a toujours suscité la controverse, depuis le concours de Varsovie en 1980 où il n'obtient pas le premier prix, au grand dam de Martha Argerich, membre du jury, qui démissionne avec fracas. Un scandale qui a lancé sa carrière sur les plus grandes scènes mondiales, où il se produira en soliste avec les orchestres les plus prestigieux. Le public est au rendez-vous, mais la critique pas toujours. On lui reproche d’étendre à l’envi les oeuvres, une liberté absolue avec les tempi, des interprétations iconoclastes. Et il est vrai qu’écouter une interprétation de Pogorelich est une expérience hors du commun, parfois même la redécouverte d’un morceau que l’on croyait connaître.

Aux Invalides, le regarder jouer est à l’avenant : un visage d’une expressivité telle qu’on a l'impression que l’instrument prend vie, le piano domestiqué comme un pur-sang saute même, vibre, sur les accords de Ravel. L’homme joue avec son corps tout entier, jusqu’à ses jambes qui caressent les pédales avec une parcimonie harmonieuse. Il semble habité par des hallucinations, comme ces rares fois où il tourne son regard volcanique vers le public. Bach est revisité comme pouvait le faire un Glenn Gould : une lecture unique. Et comme Glenn Gould ou Vladimir Horowitz, l’interprète distend l’œuvre originale, et créée une œuvre nouvelle.

De retour après vingt ans d'absence

Ivo Pogorelich eut un immense passage à vide après le décès de sa femme en 1996, délaissant le piano. Désormais de retour sur les scènes mondiales, le pianiste de 61 ans a aussi repris le chemin des studios après vingt ans d’absence avec un disque consacré à Beethoven (Sonates opus 54 et 78) et Rachmaninoff (Sonate N° 2 opus 36) chez Sony Classical.

Pochette du disque du pianiste Ivo Pogorelich consacré à Beethoven et Rachmaninoff chez Sony Classical.
Pochette du disque du pianiste Ivo Pogorelich consacré à Beethoven et Rachmaninoff chez Sony Classical. (SONY CLASSICAL)

Sa quête d'absolu se poursuit, au fond d’un son toujours nouveau. Il joue aux Invalides comme s'il se délestait d'un fardeau qu'il porte au bout des doigts, livrant sa vérité musicale au public. Au-delà des polémiques, l'interprète est devenu une légende vivante, et captivante.  

Découvrez la saison musicale des Invalides. Prochains concerts d'Ivo Pogorelich : Opéra national de Bordeaux, le 6 décembre 2019, salle Gaveau à Paris, le 17 mars 2020