"La gifle Marcel Duchamp", "le choc Michael Jackson"... Julien Doré nous dévoile ses inspirations artistiques

Ses cinq ans aux Beaux-Arts, l'influence de Marcel Duchamp et Michael Jackson, son travail sur les clips et les cinéastes qui l'inspirent : nous avons parlé de tout cela avec Julien Doré, ainsi que de la façon dont il veut désormais se présenter au monde. Une interview riche d'enseignements.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Julien Doré en tenue d'astronaute dans le clip de "Nous" (2020). (GOLEDZINOWSKI)

Julien Doré ne cherche plus à plaire ni à éblouir. A 38 ans, il se contente d’être et de dire sa vérité en chansons, avec simplicité et pas mal d’auto-dérision. Un homme épanoui qui n’a pas peur de regarder le monde en face sans jamais oublier sa part d’enfant. Un artiste qui trace son chemin et cultive son jardin, au propre comme au figuré.

Quelques semaines après la sortie de son cinquième album Aimée, et alors qu’il vient de sortir un troisième clip pour la chanson Nous, et a l’intention de réaliser un clip pour chaque chanson de ce disque, nous avons voulu l’entretenir de sa sensibilité artistique visuelle plus que musicale, un domaine trop rarement abordé avec cet ancien étudiant aux Beaux-Arts de Nîmes. Visiblement épanoui, disponible, toujours précis dans ses réponses, il nous a répondu par téléphone depuis chez lui, en pleine nature, au cœur des Cévennes.

Franceinfo Culture : Vous êtes un ancien étudiant aux Beaux-Arts. Qu’avez vous retenu de ces cinq ans d’études et qu’en avez vous gardé de plus saillant pour votre travail ?
Julien Doré : Mes études aux beaux arts m’aident depuis le début à nourrir tout le travail d’image autour de ma musique. Ce qui est paradoxal c’est que ces études, de par la richesse de l’histoire de l’art et la puissance des œuvres étudiées, avaient plutôt tendance alors à paralyser mon propre travail plastique en ce qu’elles condamnaient presque toute perspective d’innovation. La découverte de Marcel Duchamp a été une véritable gifle et un poids écrasant pour le futur plasticien que j’étais censé devenir au terme de mes études. Or, à partir du moment où la musique est arrivée dans ma vie, justement pendant mes études aux Beaux-Arts, lorsque j’ai commencé à monter mon premier groupe et à donner des concerts dans les bars de Nîmes, quelque chose s’est débloqué.

Qu'a changé l'irruption de la musique dans votre vie ?
L’énergie de la musique a été pour moi une façon de fuir l’intellectualisation, de désapprendre cette obligation d’élaborer un discours pour faire exister une création, car c’est ce qu’on vous apprend aux Beaux-Arts, où le discours prend autant de place que la création elle-même. Quand je branchais ma guitare et mon micro pour crier mes textes, je n’avais pas besoin de donner d’explication. Seule l’énergie permettait d’être vu et écouté et de soulever une émotion immédiate devant ceux qui étaient en face de moi. En plus, j’incarnais ma création alors que mon travail d’art plastique existait en dehors de moi. Depuis, ces cinq ans aux Beaux-Arts servent finalement tout l’imaginaire que je mets autour de ma musique. Cela m’est profondément utile au quotidien, d’autant que j’ai eu la chance d’avoir les moyens, dès mon premier album, de pouvoir réaliser des choses à la hauteur de mes rêves. Jusqu’à aujourd’hui, ces connaissances nourrissent chacun de mes clips, chacun de mes artworks.

Je crois que vous avez Marcel Duchamp tatoué sur un bras ?
Il n’y a pas écrit Duchamp. L’héritage de Duchamp sur ma peau c’est son personnage, Rose Selavy, qui est tatoué à l’intérieur de mon bras droit. Sur ce même bras droit, au niveau du poignet, est aussi tatoué le mot dada.

Marcel Duchamp déguisé en son alter-ego féminin Rose Selavy. Une photo signée Man Ray. (BETTMANN / GETTY IMAGES)

Qu’aimez-vous chez Marcel Duchamp et le mouvement dadaïste?
J’aime l’immense liberté de Marcel Duchamp. Une liberté, qui, dans les protocoles classiques de l’époque, pouvait être reçue comme une simple provocation alors qu’elle était enrichie d’un grand raisonnement, d’un tourbillon de matériaux et je pense en particulier au rapport aux mots.

Ce qui m’a tout de suite saisi chez Duchamp et dans le mouvement dada c’est le rapport à la langue, la liberté d’expression et la puissance de l’humour.

Julien Doré

J’aime ses contrepèteries, ses jeux de mots, ses calembours, l’absurde, tout cette petite poésie très éloignée de l’élitisme dont on le taxe à tort.

Guident-ils encore une partie de votre travail ? Utilisez-vous par exemple l’écriture automatique, le rêve, l’absurde ?
Oui, totalement, à plein de strates différentes. Certains des clips que j’écris, parce que je les écris tous, depuis toujours, sont assez souvent issus d’un rêve survenu dans mon sommeil. Je trouve souvent dans cet infini-là la matière qui va, j’imagine, faire rêver d’autres gens, d’autres enfants, quand ils verront ce clip une fois réalisé. L’écriture automatique, oui, mais j’utilise plus largement l’humour, le jeu de mots et l’auto dérision dans mes textes. On le sent peut-être encore plus que jamais sur ce nouvel album Aimée. Dans les précédents il y avait plus de vapeurs poétiques abstraites, et dans cet album-ci j’ai l’impression que l’humour et le jeu de mots sont plus palpables dans des textes cash.



D’aussi loin que vous puissiez remonter, quel a été votre premier choc artistique ?

(Il réfléchit) Le premier choc dont je me souviens, c’était plutôt la musique, c’était Michael Jackson. Ma grand-mère italienne Elena a dirigé pendant de longues années l’école de danse Rosella Hightower à Cannes. J’étais tous les étés en vacances chez elle durant l’enfance et donc très souvent au centre de danse. Mon premier choc c’était là bas, au milieu des danseuses et des danseurs, je devais avoir sept ou huit ans.

A l’époque j’étais obsédé par Michael Jackson : en cachette, j’essayais de reproduire maladroitement ses chorégraphies.

Julien Doré

Le choc je m’en rappelle très précisément. Alors que j’étais et que je suis toujours un garçon timide et réservé, on a mis ce morceau de lui et j’ai osé danser pendant une ou deux minutes devant les danseurs. Je ne sais pas comment j’ai été capable de libérer ça parce que ça me coûte, c’est un peu comme la scène aujourd’hui : pour être capable de basculer entre l’homme que je suis dans la loge et celui que je suis quelques minutes plus tard sur scène devant le public, il faut un instant de bascule que je ne maitrise pas, et je le mets en parallèle avec ce souvenir. Cela a été un déclencheur très très fort dans ma tête, j’ai peut-être été applaudi et une barrière intime a été franchie.

Julien Doré sur scène à Nice en juillet 2012. (BEBERT BRUNO/SIPA)

La nature prend une place de plus en plus importante dans votre travail ces dernières années…
Pour le précédent album, je suis allé m’isoler dans le chalet de ma grand-mère dans l’arrière pays niçois. Cette mise à distance dans la nature m’a permis de créer des choses, et m’a conduit quelques années plus tard à quitter Paris et à me retrouver au moment où je vous parle complètement entouré de nature dans les Cévennes. J’ai compris récemment que cet isolement volontaire n'était pas une fuite. La nature n’est pas un refuge, la nature c’est nous.

Depuis trois ans que je vis dans les Cévennes, il n’y a pas un matin ou un soir où je ne sens pas cette puissance qui m’entoure et je la perçois comme une foi, comme une croyance.

Julien Doré

Je suis nourri par cette nature, et d’ailleurs au sens propre puisque cela fait trois ans que je travaille mon potager ici, mais elle alimente aussi mon travail artistique.

Vous écrivez et vous coréalisez depuis le début vos clips avec Brice VDH. Quel genre de binôme formez vous avec lui?
On travaille ensemble depuis si longtemps ! Chaque fois que je me permets de contacter des personnalités pour les faire participer à mes clips, de Catherine Deneuve à Pamela Anderson, je leur dis : j’écris, je coréalise, je travaille d’une façon très familiale, en toute petite équipe, alors sachez que le script que je vais vous envoyer n’est pas très professionnel. Et en général on me répond, oh mais ce n’est pas ça qui compte ! Je me souviens quand même que sur le tournage du clip Le Lac avec Pamela Anderson, elle était persuadée que l’équipe allait arriver. Je lui ai expliqué dans mon anglais approximatif que je savais que cette lumière repérée la veille qui allait arriver dans une heure était exactement celle dont nous avions besoin, que cette lumière n’avait besoin d’aucune équipe supplémentaire pour la sublimer. Sur cette plage, je lui ai présenté Brice VDH, seul à la caméra. Il y avait aussi mon ami photographe Goledzinowski, ma manageuse Vanessa et c’est tout. On était quatre. Je suis souvent surpris du nombre de personnes présentes sur les tournages de clips, de modules web ou télé etc. Ce sont des équipes où les postes sont doublés, triplés, comme s’il fallait tout prévoir. Cette non place au hasard, cette façon de se rassurer en prévoyant tout, c’est exactement l’inverse de notre façon de faire avec Brice. Avec lui, parfois ça rate, mais j’aime bien cette idée du possible échec, cette zone d’imperfection. Les surprises, le hasard, c’est essentiel.



Vous avez un exemple d’heureuse surprise ?

Pour le clip Porto Vecchio on était trois à tourner. Je menais cette barque tant bien que mal avec ce chien incroyable qui m’accompagnait. A côté de moi un zodiac conduit par mon ami Hervé, avec Brice qui filmait et Goledzinowski à l’intérieur. Ce jour-là, on nous avait annoncé qu’il fallait rentrer assez vite parce que l’orage allait arriver… Alors l’orage est arrivé au loin derrière mais a laissé passer ce soleil et ce coucher de soleil. Ces plans-là, si on les avait mis en place des semaines en amont sur des plans de travail, avec du stylisme, des régisseurs, jamais cela n’aurait pu advenir. Jamais on aurait fait le quart des clips qu’on a fait. Cette part de hasard est importante, elle laisse la possibilité de l’accident joyeux.

Dans tous vos clips, y compris le tout dernier, Nous, il y a des animaux. D’où vient ce bestiaire ? C’est votre animalité ?
Oui c’est mon animalité mais c’est surtout une façon pour moi de faire réagir l’œil du spectateur, qu’il soit adulte ou enfant, à condition qu’il ait une sensibilité pour ça. De la mascotte en peluche du panda dans Coco Câline jusqu’à la présence du loup dans Le Lac, je suis persuadé que cela crée un sursaut. Il y a chez moi, et j’imagine chez d’autres, une fonction miroir qui crée une émotion et seule cette émotion m’intéresse. Je sais que les enfants sont sensibles à mon humour et à mes clips, je sais que la présence des manchots dans le sud surchauffé du clip de Barracuda II suscite quelque chose chez eux, je l’ai vu.

J’ai besoin, je crois, de mettre à l’image ce qui est en voie de disparition, c’est une façon de la sauver, tout comme notre humanité, notre part de bienveillance, d’observation, de respect de la nature qui tendent à s’évaporer au fil des années.

Julien Doré

Concernant les clips, il y a une nouveauté pour cet album. Sur les clips de l’album précédent, l’animal était réel, le décor était réel, or, sur ce nouvel album je mélange réel et irréel, avec des techniques de 3D en post-production sur de faux animaux animés par des hommes, comme des marionnettes. Du coup je casse la temporalité. Aucun de mes clips ne doit être situé dans un rapport au temps : on ne peut pas se dire que c’est en 2020. L’idée est de propulser les animaux dans un espace-temps qui est celui de l’imaginaire ou du futur.

Vous voulez réaliser un long-métrage depuis plusieurs années. Ça avance ?
Avec Brice VDH on avance mais lentement. Ça a déjà été une grosse étape d’écrire et de réaliser les clips avec lui. Ce qui est écrasant c’est de penser que les gens vont se dire, déjà il chante, il ne va pas non plus jouer la comédie ou faire un film ! Il y a des étapes, c’est comme dans la plongée. Il nous faudra d’abord développer un format un petit peu plus long que celui du clip avant de se lancer dans un long métrage.

En attendant, quels sont quelques uns de vos films et de vos réalisateurs préférés ?
Léos Carax dont le film Holy Motors a été un gros choc, m’a sans doute inspiré quelques idées pour mes clips. Je pense aussi à Lars Von Trier. Un film comme Melancholia, dont je garde cette image de Kirsten Dunst filmée en top shot sur une rivière en robe de mariée telle Ophelia glissant sur l’eau. Après il y a Raymond Depardon, c’est quelqu’un qui dans sa façon de filmer l’humain me touche. Alain Cavalier, aussi. Il fait partie de ces réalisateurs qui ne font pas naître dans la seconde une idée de plan ou de clip mais qui dans leur façon de faire me laissent quelque chose que je vais digérer en tant que spectateur et peut-être un jour réutiliser.

En ce moment, je regarde une série qui s’appelle Ratched sur Netflix et il n’y a pas un épisode où je n’ai pas envie de faire des captures d’écran pour faire ce décor, cette lumière.

Julien Doré

Le chanteur et musicien Julien Doré en 2020. (GOLEDZINOWKSI)

Sur une des principales photos de presse de cet album , où l’on vous voit de face avec vos longs cheveux blonds, on peut penser à Botticelli ou aux peintres préraphaélites, c’est un hasard ?
Avec Botticelli, la première chose qui me vient à l’esprit comme image c’est la douceur, cela me parle beaucoup, donc tant mieux si cette photo exprimait de la douceur mais je ne l’avais pas prévu. 

Il faut que je vous parle de mon rapport à la photographie avec mon ami Goledzinowski. Ça a été une rencontre formidable avec ce photographe. D’abord parce qu’il ne m’a jamais demandé de poser.

Julien Doré

J’ai commencé à travailler avec lui sur le précédent album et les premières images qu’il a faites de moi m’ont saisi parce que j’y ai vu une vérité soudaine de ce que j’étais en tant qu’homme. J’ai été frappé à quel point il avait saisi exactement le garçon que je suis avec ce que cela comportait de changements, de cernes, de débuts de marques sur mon visage – c’est l’inverse des codes de ce métier où l’on cache les marques du temps mais je n’avais pas de raison de cacher ça, d’autant qu’il y avait dans ses photos une beauté et une esthétique magnifiques.

Vous appréciez qu'il vous montre tel que vous êtes ?
Goledzinowski travaille avec Brice et moi au moment des clips, lorsqu’on est affairés, donc il n’y a jamais un temps consacré à la photographie et par conséquent je ne pose jamais pour lui. Ce qui m’importe depuis que je suis de retour après trois ans de silence c’est de continuer à être beaucoup plus simple, de dire les choses, de ne pas les travestir pour atteindre tel ou tel objectif. C’est pareil pour l’image photographique : à partir du moment où cette image représente le gars que je suis, c’est qu’elle est juste. Et c’est exactement pareil pour les textes des chansons et pour les interviews que je donne. Cela me permet à 38 ans, pour ce cinquième album, de m’exprimer aussi sur des choses que je n’avais pas abordées jusque-là, sur le monde et cette époque et ça me fait du bien parce que je me sens libéré de tout enjeu. L'important c'est que ce qui passe dans les tuyaux médiatiques soit réellement le gars que je suis au moment où je vous parle.

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