A l'Eurovision, la France chante de plus en plus en anglais

Quarante-trois ans après sa dernière victoire à l'Eurovision, la France mise aujourd'hui sur des chansons qui mélangent français et anglais pour remonter dans le classement du concours. Un choix supposé stratégique qui ne s'est pas encore révélé payant. 

Le 17 mai 2019, le chanteur français Bilal Hassani interprète sa chanson \"Roi\", qui mêle le français et l\'anglais, lors de la finale de l\'Eurovision à tel Aviv.
Le 17 mai 2019, le chanteur français Bilal Hassani interprète sa chanson "Roi", qui mêle le français et l'anglais, lors de la finale de l'Eurovision à tel Aviv. (ILIA YEFIMOVICH / DPA)

C’est désormais une tradition. The Best in me, la ballade romantique de Tom Leeb qui représentera la France à l’Eurovision le 16 mai prochain, mélange paroles en français et en anglais. Une stratégie adoptée quasiment chaque année depuis cinq ans qui ne plaît pas au ministre de la Culture. Invité sur franceinfo vendredi 28 février, Franck Riester a dit sa volonté d'"obliger France Télévisions à choisir des chanteurs qui chantent en français". "Ce n'est pas la responsabilité de Tom Leeb", a précisé le ministre mais "sur un concours comme celui-là, on doit s'assurer que le français est la langue qui est chantée, quitte à perdre au final", a revendiqué le ministre de la Culture, souhaitant "défendre notre belle langue".

Si la tendance à chanter en "franglais", dans l’espoir d’obtenir plus de votes, n’est pas nouvelle, elle s’est accélérée ces dernières années. Pour mieux comprendre ce phénomène, la cellule Vrai du faux a identifié toutes les chansons interprétées par la France depuis la création du concours de l’Eurovision, en 1956, calculé le pourcentage de mots en français, en anglais ou dans d’autres langues, pour enfin les représenter dans un graphique.

Pourcentage des mots en français, langues régionales, anglais et espagnol dans les chansons présentées par la France à l'Eurovision : 

Plus de 30 ans de titres 100% en français

On constate que les artistes français ont interprété des chansons rédigées entièrement dans la langue de Molière pendant une longue période de 33 ans. Et cette stratégie s’est révélée payante. Entre 1956 et 1981, la France a remporté cinq fois la compétition, avec notamment Un premier amour d’Isabelle Aubret, ou encore la célèbre chanson L'oiseau et l’enfant de Marie Myriam.

Même sans gagner, la France finissait alors quasi-toujours dans le top 5. Une époque qui semble aujourd’hui bien loin. Aucun artiste représentant la France n’a remporté l’Eurovision depuis 43 ans, et même plus atteint le top 5 depuis 2002. 

Un règlement qui a évolué

A la création de l’Eurovision, les candidats chantaient tous dans la langue de leur pays. Jusqu’en en 1965, lorsqu’un artiste suédois a interprété un morceau en anglais. Non prévue par le règlement, cette initiative avait alors été vivement contestée. Conséquence, l’année suivante, l'obligation pour les participants d’utiliser leur langue nationale sur scène est inscrite au règlement. Une règle plusieurs fois abrogée - comme en 1990, ce qui a permis à l'anglais de se glisser dans la chanson de Joëlle Ursull White and black blues, coécrite par Serge Gainsbourg - puis rétablie, pour être finalement définitivement supprimée en 1999.

En 2001, on retrouve à nouveau de l’anglais dans le morceau Je n’ai que mon âme de Natasha St-Pier. La jeune chanteuse innove, en interprétant les deux tiers de sa chanson en français pour finir sur quelques notes en anglais. En 2007, les Fatals Picards préfèrent, eux, changer de langue tous les deux mots dans L’Amour à la française. Mais c'est l’artiste Sébastien Tellier qui franchit un cap symbolique l’année suivante en interprétant une chanson entièrement écrite en anglais, Divine, dans laquelle il glissera neuf petits mots en français, juste pour l'Eurovision !

Depuis ces cinq dernières années, les chansons présentées par les candidats continuent d’allier les deux langues, mais souvent sous un nouveau schéma :  des couplets en français qui alternent avec des refrains en anglais. Sans pour autant faire du 50/50. Avec ce système, ce sont les paroles anglaises qui sont largement majoritaires dans les titres présentés. Ainsi, la chanson de Tom Leeb qui agace tant Franck Riester ne compte encore que 29% des mots chantés en français, malgré la réécriture de ses couplets, à l’origine tous rédigés en anglais.

De l’anglais mais pas que…

En 1992, 1996 et 2001, les langues régionales avaient été mises à l’honneur avec successivement du créole, du corse, ou encore du breton... sans toutefois connaître beaucoup de succès. Et l’anglais n’est pas la seule langue étrangère à s’être immiscée dans les paroles de nos chansons françaises au fil des années. En 2004, le titre A chaque pas de Jonatan Cerrada comptait par exemple 10% de mots en espagnol.