Pourquoi les enchères consacrées à la mode se multiplient : des spécialistes de la maison Artcurial décryptent le phénomène

A l’occasion de la Paris Fashion Week, Artcurial propose trois ventes consacrées à des noms légendaires de la mode : Karl Lagerfeld, Charlie Le Mindu et Chanel  

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France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Ventes Chanel vintage chez Artcurial du 21 au 27 octobre : sac "Lait de Coco" en cuir irisé argent orné d'une inscription en métal rehaussé de strass et de perles nacrées, collection automne-hiver 2014-15. Estimation : 2 500 – 2 700 € (ARTCURIAL)

Les ventes aux enchères consacrées aux créateurs de mode, au luxe et aux bijoux se multiplient. Si le phénomène n’est pas nouveau, ce type de ventes s’avère désormais - au même titre que l’art - un investissement d'avenir.

Ce département, qui connaît un essor remarquable et un véritable attrait des particuliers, a connu un vif succès durant la semaine de ventes monégasques de juillet. Cette rentrée, la maison Artcurial propose trois ventes, dont une débute lors de la Paris Fashion Week. 

Deux spécialistes mode & accessoires de luxe de la maison Artcurial : Alice Léger, spécialiste Hermès, et Clara Vivien, spécialiste mode en charge de la vente Charlie Le Mindu, nous décryptent ce phénomène.

Franceinfo Culture : les ventes consacrées aux créateurs de mode, au luxe et aux bijoux se multiplient. Ce marché est-il devenu aussi porteur que celui de l'art ? 
Alice Léger, spécialiste Hermès, mode & accessoires de luxe : Tout dépend le type de produits et de créateurs : il n'y a pas la même excitation et je pense que l'on n'est pas, non plus, sur les mêmes montants que sur le marché de l'art. Il y a quelques pièces - notamment celles signées du créateur lui-même comme Christian Dior par exemple -, qui ont effectivement une valeur historique patrimoniale très recherchée et cela se ressent forcément sur les résultats. Sinon Hermès reste la marque la plus chère et la plus convoitée mais ce ne sont pas tous les produits, ce sont principalement les sacs Kelly et Birkin.

De quand date ce succès ?
Chez Artcurial, nous avons été les premiers à faire des ventes de mode et aussi de sacs Hermès dans les années 2005-2008. Mais cet engouement autour de ces ventes, aujourd'hui en plein développement, s'est vraiment accentué avec l'arrivée du numérique et des ventes digitales. C'est assez récent. 

L'engouement pour les ventes digitales est-il le même que celui induit par les ventes physiques ?  
Les ventes digitales ont débuté en 2017-2018 et le Covid a accentué encore plus leur développement. Le fait de digitaliser les ventes permet de toucher une clientèle qui est beaucoup plus jeune, plus moderne et internationale. C'est un peu comme sur ebay par exemple : nos sessions durent 6 jours, pendant lesquels vous pouvez placer des enchères mais vous ne savez pas combien de personnes vont enchérir. Cependant vous voyez le nombre d'enchères et, surtout, si vous avez atteint le prix de réserve ou pas.   

Les ventes physiques (en salles) sont retransmises en direct sur internet pour que les gens puissent enchérir. Ce live, plus ancien, est devenu un atout majeur car cela permet de toucher n'inporte qui dans le monde. 

Les produits proposés sont-ils les mêmes ? 
Non. On ne présente pas les mêmes produits, ce sont des processus différents. Lors de nos ventes en salles à Monaco, on présente nos plus beaux sacs, nos plus belles pièces avec une exposition publique des lots, tandis que pour les ventes digitales, on sera plutôt sur des thématiques : Chanel vintage... 

Quels sont les couturiers qui se vendent le mieux aujourd’hui ?
Dior par Christian Dior, Martin Margiela, Saint Laurent et Chanel... mais ce ne sont que certaines pièces. 

Y a-t-il des périodes plus recherchées ? 
Cela dépend des créateurs. Par exemple, tout ce qui est années 70 chez Saint Laurent est recherché, tandis que les années 80 un peu moins. Comme la mode est cyclique, ce qui n'est pas à la mode aujourd'hui le sera dans deux ans ! 

Hermès est-elle toujours la maison de luxe favorite des enchérisseurs ? 
Hermès est considéré comme le luxe ultime français. La marque est très appréciée par les étrangers car il y a une qualité et un savoir-faire qui est assez exceptionnel. Quand nous faisons une vente Hermès, nous avons un catalogue extrêmement riche alors qu'en boutique, il n'y a pas beaucoup de choix, seulement un ou deux sacs Birkin ou Kelly, car il y a une production assez limitée. Le client doit, donc, être très patient, du coup les gens sont prêts à payer plus cher aux enchères pour l'obtenir de suite. Il y a un taux de désirabilité qui est extrêmement fort mais aussi un fort marché spéculatif. Cela explique pourquoi ces ventes fonctionnement très bien sur les deux modèles phares de la maison, de même que sur le modèle Constance. 

Y a-t-il des années plus florissantes chez Hermès ?
Plus le sac est récent, plus il est cher. C'est l'inverse de la logique : il sort des ateliers, il est plus neuf et si, en plus, il a une couleur récente alors il va être plus recherché. Par exemple pour un sac très classique comme le Birkin 35 noir, entre un modèle âgé de 20 ans et un qui date d'un mois, le plus récent sera plus élevé en terme de prix. Ce n'est pas une recherche vintage mais pour le porter. C'est que ça  reste de la mode donc il faut que soit dans l'air du temps. Les tailles également sont importantes : en ce moment, tout ce qui est petit est tendance. 

Par ailleurs, la maison Hermès sort des éditions limitées chaque année et arrive constamment à se renouveler et à se moderniser mais toujours avec les mêmes modèles. C'est ainsi qu'elle suscite l'envie.

Quels sont les plus récents records de prix ? 
Chez Artcurial, on a vendu un sac Birkin so black, en alligator noir d'Hermès, 115 000 euros. 

Edition limitée d'un sac Birkin So Black 30 en alligator mat noir d'Hermès vendu 114 400 € chez Arturial (ARTCURIAL)

Les collectionneurs étrangers sont-ils très présents ?
Concernant Hermès, ils sont originaires des quatre coins du monde mais ne vont pas choisir les mêmes couleurs de modèles. L'intérêt pour les sacs Chanel est mondial tandis que la clientèle mode est plus européenne. 

Karl Lagerfeld, Charlie Le Mindu, Chanel... à l’occasion de la Fashion Week, Artcurial enchaîne les ventes
Pour les ventes Karl Lagerfeld, une collection allemande (27/09) et Charlie Le Mindu (5/10), il s'agit de collections particulières : Charlie Le Mindu vend une partie de ses oeuvres et un particulier nous confie sa collection de dessins et de photos consacrés à Karl Lagerfeld.

Vente aux enchères Karl Lagerfeld, une collection allemande chez Artcurial du 27 septembre au 4 octobre 2022 : dessin de mode signé et annoté "Paris Salzburg" et "Chanel", daté "2014". L'esquisse a été réalisée par Karl Lagerfeld pour le défilé de la collection Métiers d'Art au château Leopoldskron de Salzburg. Estimation 3500/4000 €  (ARTCURIAL)

Pour Chanel vintage (21/10), on présente tout ce que fait la maison, aussi bien de l'art de vivre, de la mode, des sacs. C'est un éventail très large. Avec 300 lots, cela va être une vente assez conséquente

Vente Chanel vintage chez Artcurial du 21 au 27 octobre : rare poupée "La petite Coco" figurant Mademoiselle Chanel, créée à l’occasion de la réouverture de la boutique Chanel de Soho à New York. Estimation : 2 200 - 3 200 € (ARTCURIAL)

Quelles sont les pièces les plus emblématiques ?
Concernant la vente Charlie Le Mindu, il y a une perruque caractéristique utilisée par Lady Gaga dans le clip Bad Romance

La vente Karl Lagerfeld, une collection allemande propose, entre autres, des dessins réalisés par Karl Lagerfeld, tandis que la vente Chanel vintage offre tous les classiques en termes de tailleurs et de sacs.

Vente aux enchères Karl Lagerfeld, une collection allemande chez Artcurial du 27 septembre au 4 octobre 2022 : photographie d'André Leon Talley adossé à une malle datant de 1993. Épreuve chromogénique, estimation 500/600 €  (ARTCURIAL)

Pourquoi s’intéresser à Charlie Le Mindu ? Son concept de haute coiffure avec ses oeuvres capillaires saisissantes est peu connu du public. 
Clara Vivien, en charge de la vente Charlie Le Mindu : c'est une première pour lui de proposer sa collection aux enchères. C'est un nom assez pointu mais pas connu du grand public. Mais c'est peut-être l'ocassion de faire connaître son travail : on ne sait pas nécessairement que derrière l'artiste qui fait de la haute coiffure, il y a un plasticien qui a été exposé au Palais de Tokyo et a fait des performances au Palais-Royal car ses objets vivent et ont vocation à être portés. Son travail est très intéressant et effectivement, ce sont des pièces qui sortent du commun, peu courantes. La matière cheveu est quelque chose que l'on n'a pas l'habitude de travailler mais c'est noble si l'on regarde l'histoire de l'art : ce médium a souvent été utilisé pour les parures. C'est un des médiums chouchou et fétiche de Charlie Le Mindu qui fait partie du monde du spectacle et de la mode : il a travaillé pour énormément d'artistes, comme Lady Gaga, Madonna, Kanye West... 

C'est bien de voir qu'il a une cote aux enchères ! Cela a été l'occasion de travailler avec l'artiste très impliqué dans le processus de vente puisqu'on a fait les textes et les photos ensemble. 

Les ventes de NFT liées à la mode se développent-elles ?     

On a fait une vente de NFT de biens immobiliers mais pour celles en lien avec la mode nous n'avons pas encore été sollicités. Je pense qu'il est encore un peu tôt pour le mettre dans notre spécialité et le développer. 

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