"Si ça saigne" : Stephen King joue la nostalgie dans son dernier recueil de nouvelles

Il est déjà l’une des meilleures ventes de février en France : "Si ça saigne" de Stephen King rassemble quatre nouvelles, dont la suite du thriller "L’Outsider" (2019), pour un nouveau plongeon dans l’étrange univers de l’auteur.

Article rédigé par
Jérémie Laurent-Kaysen - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 6 min.
Stephen King lors d'un gala au muséum d'Histoire naturelle de New York en 2018.  (DIA DIPASUPIL / GETTY IMAGES NORTH AMERICA)

Si l’écrivain américain est connu pour ses romans volumineux dont les réalisateurs de cinéma et de séries sont friands, il excelle également dans l’art du récit court. Après son dernier recueil de nouvelles publié en 2016, Le Bazar des mauvais rêves, Stephen King réitère dans ce format avec Si ça saigne, paru en France aux éditions Albin Michel le 10 février.

L’histoire : Si ça saigne est composé de trois petites nouvelles - Le téléphone de M. Harringan, La Vie de Chuck, Le Rat - et d'un récit un peu plus long portant le même titre que le recueil.

Le premier récit, Le téléphone de M. Harringan, revient sur la vie du jeune habitant d’un petit village de l’État du Maine, Craig, et sa relation avec M. Harrigan, vieil homme très aisé à qui il fait régulièrement la lecture. À la mort de ce dernier, Craig glisse l’iPhone, qu’il lui avait offert, dans son cercueil comme une offrande. Un geste qui aura de lourdes conséquences sur le futur du jeune homme…

La Vie de Chuck est une nouvelle en trois parties à la chronologie inversée. Le premier chapitre se passe dans une région des États-Unis confrontée à une fin du monde imminente. Le sol s’effondre, internet ne fonctionne plus. Seules des annonces publicitaires faisant l’éloge d’un dénommé Charles 'Chuck' Krantz apparaissent aux quatre coins du pays. Le deuxième acte se passe à Boston en compagnie de Jared, un batteur qui joue dans la rue pour arrondir ses fins de mois. Chuck Krantz est lui aussi de passage dans la ville pour des raisons professionnelles. Sa rencontre avec le musicien réveille son goût de la danse. Enfin, la dernière partie dévoile un jeune Chuck bercé par le malheur, sa passion de la danse, son rêve de devenir enquêteur et son imagination débordante.

Dans la nouvelle Si ça saigne, le lecteur suit à nouveau Holly Gibney, détective pour l’agence Fingers Keepers (apparue pour la première fois dans le roman L’Outsider sorti en 2019). Alors qu’un terrible accident dans une école en Pennsylvanie est diffusé à la télévision, Holly est perturbée par le journaliste rendu sur place, Chet Ondowsky. Comment a-t-il fait pour se rendre ausi rapidement sur le lieu de l’accident ? Qu’est-ce que cette espèce de grain de beauté qu’il a au bord de la lèvre au moment du direct mais qu’il n’a plus après ? Des questions en suspens qui mènent la jeune femme dans une nouvelle enquête, pourchassant par la même occasion les fantômes de son passé.

Enfin, la dernière nouvelle, Rat est un conte de fée maléfique sur un professeur, Drew Larson, qui a publié des nouvelles sans jamais réussir à terminer l’écriture de son roman. Il décide de s’isoler en pleine forêt pour achever son oeuvre.

Nostalgie de l’enfance

"En ouvrant le petit paquet, Ralph découvre une clé USB intitulée : Si ça saigne - allusion sans doute à cette vieille devise des journalistes : 'S’il y a du sang, ça fait vendre'". Dès les premières lignes de la nouvelle, le narrateur justifie ce choix de titre surprenant, Si ça saigne. Du sang, du morbide, il y en a dans cette nouvelle oeuvre du grand écrivain américain, maître du thriller.

Mais il y a aussi une odeur de nostalgie, qui se retrouve surtout dans les deux premiers récits. L’auteur revient sur ses territoires préférés : l’État du Maine dont il est originaire, mais aussi des chemins personnels qui touchent à l’intime et à l’enfance. Craig et Chuck sont deux héros rêveurs qui se ressemblent autant qu’ils sont différents. Ils ont tous les deux été amochés par la vie sans jamais perdre de vue leurs rêves, à l’image de leur créateur qui a connu aussi une série de désastres durant son enfance, comme l’abandon de son père ou le décès d’un de ses camarades de classe devant ses yeux.

Des quatre récits, La Vie de Chuck est sans doute le plus surprenant. Cette histoire de fin du monde, construite à reculons, crée un suspense fort. Les trois actes fonctionnent les uns sans les autres mais gagnent en puissance une fois assemblés. Comme dans ses autres nouvelles, Stephen King mêle des personnages banals à des évènements surnaturels.

Dans La Vie de Chuck, le jeune garçon, face à sa professeure, revient sur un vers de Walt Whitman, tiré de Chanson de moi-même : "Je suis vaste. Je contiens des multitudes". Une phrase qui convient parfaitement à ce recueil de nouvelles peuplé d’inventions, de faits réels et de souvenirs.

Récit central haletant

La nouvelle éponyme du recueil est placée en troisième position. Contrairement aux trois autres récits qui font moins de cent pages, Si ça saigne en fait plus de deux cents. Deux ans après la sortie de L’Outsider, Stephen King apporte une suite inattendue et sans le détective Bill Hodges (de la trilogie Mr. Mercedes). Sa collègue, Holly Gibney, occupe le rôle principal. "J’adore Holly. C’est aussi simple que ça. Dans Mr. Mercedes, elle ne devait être qu’un personnage secondaire, une simple figurante. Mais elle a volé mon coeur", justifie l’écrivain à la fin du livre dans Note de l’auteur.

Comme dans les autres nouvelles du recueil, le narrateur tient le lecteur en haleine et ne perd jamais le contrôle du suspense. Entre deux lignes anodines, il glisse des informations cruciales qui ne seront pourtant détaillées que quelques lignes après. De quoi nourrir la flamme de la curiosité.

Dans ce nouveau livre, Stephen King réussit à nouveau la prouesse de faire passer du frisson au rire, de l’attendrissement à la colère. La musique, notamment le country, est omniprésente dans l’oeuvre. Elle apporte de la profondeur aux mots et à l’histoire, comme ce morceau de Tammy Wynette, Stand By Your Man, sonnerie de M. Harrigan qui résonne entre les tombes de l’Elm Cemetery et encore dans notre tête, à la fermeture du livre.

Couverture de "Si ça saigne" de Stephen King traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, février 2021.  (ALBIN MICHEL)

Si ça saigne de Stephen King traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, février 2021. ( Albin Michel - 458 pages - 22,90 €)

Extrait :

"Qu’est-ce que ça signifie quand il dit : "Je suis vaste. Je contiens des multitudes" ?
Cette question raviva le sourire de Mlle Richards. Elle appuya son menton sur son petit poing et regarda Chuck avec ses beaux yeux gris.
"Qu’est-ce que ça veut dire, à ton avis ?
Il parle de tous les gens qu’il connait ?
Oui. Mais plus que ça peut-être. Approche."
Chuck se pendant au-dessus du bureau. L’Anthologie de la poésie américaine était posée sur son cahier de notes. Très délicatement, Mlle Richards prit le visage de Chuck entre ses paumes. Elles étaient fraiches. C’était une sensation si merveilleuse qu’il dut réprimer un frisson.
"Qu’y a-t-il entre mes mains ? Uniquement les personnes que tu connais ?
Non, plus que ça", répondit Chuck. Il pensait à sa mère et à son père, au bébé qu’il n’avait jamais pu tenir dans ses bras. Alyssa, qui ressemble à la pluie. "Il y a les souvenirs aussi.
Oui. Il y a tout ce que tu vois. Tout ce que tu sais. Le monde, Chucky. Les avions dans le ciel, les plaques d’égout dans la rue. D’année en année, le monde à l’intérieur de ta tête grossit et devient plus lumineux, plus détaillé et complexe. Tu comprends ?
Je crois." (La vie de Chuck, Si ça saigne, pages 153-154).

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