Salman Rushdie : face au terrorisme, "il est important de se souvenir que le plaisir est notre arme"

L'écrivain Salman Rushdie décrypte pour franceinfo son dernier livre "Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits". 

L\'auteur Salman Rushdie lors de la promotion de son livre \"Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits\" à Madrid le 6 octobre 2015.
L'auteur Salman Rushdie lors de la promotion de son livre "Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits" à Madrid le 6 octobre 2015. (GERARD JULIEN / AFP)

C'est l'un des livres de cette rentrée littéraire 2016 qui ne passe pas inaperçu au rayon étranger. 28 ans après Les versets sataniques et la fatwa lancée contre lui, Salman Rushdie publie Deux ans, huit mois et vingt-huit nuits chez Actes Sud.

franceinfo : Alors qu'en 2012, Joseph Anton était une autobiographie, qui parlait de votre vie sous la fatwa, votre dernier livre n’aborde pas du tout le sujet. Pourquoi ?

Salman Rushdie : Quand j'ai terminé Joseph Anton, je me suis dit que j'avais tout dit sur ce sujet. Maintenant il est temps de tourner la page et de revenir à ce que j'ai toujours voulu faire : être quelqu'un qui raconte de bonnes histoires. J'ai toujours aimé ce domaine que vous appelez en France le "surréalisme" : très souvent, c'est là que se porte mon instinct d'écrivain.

Dans ce roman, vous opposez Averroès, le philosophe humaniste de l'Andalousie musulmane, au personnage de Ghazali. Depuis cette période présentée souvent comme l'âge d'or de l'islam, est-ce que l'islam n'a eu de cesse de regresser ?

Oui, je pense. Malheureusement de nombreux pays musulmans sont tombés dans les mains de forces très réactionnaires. Mais j'ai connu l'époque où le monde musulman était différent. Quand Beyrouth, Damas, Téhéran ou Bagdad étaient de grandes villes modernes. Des villes sophistiquées où personne ne portait la burka et où il y avait de la musique et une vie culturelle.

La philosophie la plus conservatrice, qui descend de Ghazali, a eu malheureusement plus de succès dans le monde musulman. Et ironiquement, Averroès a eu plus d'influence en dehors du monde musulman : ses commentaires sur Aristote ont été très importants lors de la Renaissance italienne par exemple.

Vous écrivez : "Et voilà, c'est là à cet instant que Dieu fut, et il était furieux. "Qui donc vous a demandé de m'inventer ?'" Est-ce que c'est là le péché originel des hommes ? Celui d'avoir inventé Dieu ?

Oui et on souffre des conséquences. Le problème c'est qu'on a inventé quelque chose qui est devenu plus puissant que nous. On a inventé une entité qui a immédiatement échappé à notre contrôle, qui est devenu surpuissante et qui est maintenant oppressante.

Cet islam politique, qui est en guerre contre tout ce qui lui est différent : qui doit en porter la faute ? Est-ce l'islam ou l'Occident qui a enfanté ce monstre ?

Il est très "tendance" en Occident de blâmer l'Occident pour les crimes qui sont commis contre l'Occident. Comme s'il fallait s'excuser quand les gens vous attaquent. Moi je pense que le criminel est responsable du crime. La personne qui crée l’acte de violence est la première responsable de cet acte de violence. Il n’y a aucune raison de transférer cette responsabilité morale ailleurs.

Que pensez-vous de la réaction de la France face au terrorisme ?

Je comprends l’incroyable choc que les François doivent ressentir. Parce que la France est devenue la cible n°1. Je comprends très bien cette peur, car je me souviens un peu de cette peur.

Je pense que c’est très important que les Français se disent à eux-mêmes qu’ils ne doivent pas cesser d’être qui ils sont. La grande victoire des terroristes, c’est quand ils changent la nature des personnes qu’ils terrorisent. La plupart de ces attaques ont été menées contre le plaisir : les victimes ne faisaient rien d’autre que d’essayer de passer un bon moment. Donc il est important de se souvenir que si le plaisir est l’ennemi, il est aussi notre arme.

Continuez à être vous-mêmes. Ne soyez pas vindicatifs. La revanche est une chose très basse.

Salman Rushdie interviewé par Thierry Fiorile
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