"Salammbô" : l'incroyable histoire du plus fou des romans de Flaubert, dans une passionnante exposition au musée des Beaux-Arts de Rouen

L'exposition "Salammbô Fureur ! Passion ! Eléphants" célèbre le bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert en retraçant l'incroyable histoire de ce roman "phénomène".

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France Télévisions Rédaction Culture
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Planche 16 de "Salammbô", tome 1, 1980 (Philippe Druillet)

Pour célébrer le bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert, le musée des Beaux-Arts de Rouen, le Mucem à Marseille et l’Institut national du patrimoine à Tunis ont uni leurs forces pour mettre en scène le roman le plus fou de l'auteur de Madame Bovary.

L'exposition Salammbô Fureur ! Passion ! Eléphants, à voir au musée des Beaux-Arts de Rouen jusqu'au 19 septembre 2021, dévoile au travers d'une riche somme de documents, archives, objets archéologiques, peintures, sculptures, films ou photographies, l'incroyable épopée de ce roman "phénomène" dont la portée a traversé le temps jusqu'à nous, et n'a cessé d'inspirer de nombreux artistes depuis sa publication en 1862.

"Nous avons choisi Salammbô parce que c'est le roman le plus "plastique" de Gustave Flaubert"

Sylvain Amic

commissaire de l'exposition

"L'idée était d'adapter ce livre en exposition, et de montrer la folie de ce projet littéraire démentiel, sans aucune limites, autant dans le travail et l'investissement de Flaubert, que par l'ampleur de son héritage artistique, culturel, politique et même archéologique, et nous avons dès le départ eu la volonté de proposer un double regard, depuis les deux côtés de la méditerranée" confie Sylvain Amic, conservateur en chef et directeur de la réunion des musées métropolitains de Rouen.  

"Salammbô", la genèse

Quand Gustave Flaubert attaque l'écriture de Salammbô en 1857, il vient tout juste d'être acquitté dans le procès qui l'accuse d'"atteinte aux bonnes mœurs" à l'occasion de la parution de Madame Bovary. C'est ainsi par "dégoût" de son époque qu'il se lance dans un nouveau projet littéraire. "Je vais écrire un roman dont l’action se passera trois siècles avant Jésus-Christ, car j’éprouve le besoin de sortir du monde moderne, où ma plume s’est trop trempée et qui d’ailleurs me fatigue autant à reproduire qu’il me dégoûte à voir", dit-il dans sa correspondance. "Je vais donc momentanément faire un peu d'histoire. C'est un large bouclier sous lequel on peut mettre bien des choses", confie-t-il à son ami Jules Michelet.

Flaubert est depuis longtemps tenaillé par un "désir d'Orient", une "démangeaison" bien partagée à l'époque, et qu'il a déjà "calmée" dix ans auparavant en entreprenant avec son ami Maxime Du Camp un voyage en Orient de 1849 et 1852, raconte Sylvain Amic. Il ne publie rien à son retour, Flaubert n'aime pas les récits de voyage, qu'il considère comme un "triste genre". Pour l'écrivain, l'expérience vécue doit être "transcendée par la littérature", souligne Sylvain Amic.

Georges-Antoine Rochegrosse,"Salammbô et les colombes", 1895 (FRANÇOIS LAUGINIE)

Non content de surprendre son monde avec une transposition dans l'Antiquité, Flaubert décide aussi de se démarquer de l'orientalisme de son époque en choisissant de raconter non pas les guerres puniques, ces guerres de civilisation, mais de mettre en scène la révolte de l'armée des mercenaires contre le pouvoir Carthagène. Il s'intéresse à cet épisode particulièrement violent, qualifié par les historiens de "guerre inexpiable", et provoquée en quelque sorte par une "injustice sociale" puisqu'elle a pour origine le retard dans le paiement de la solde de ces soldats originaires de différents pays.

"Flaubert s'intéressait à un Orient moderne, loin de la vision orientaliste d'un monde figé, qui n'évolue pas et c'est sans doute la raison pour laquelle ce roman a traversé l'histoire, la colonisation, puis la décolonisation, et qu'il a résisté et résiste encore à la critique actuelle, sévère, à l'égard de nombreux objets culturels en lien avec l'histoire."

Sylvain Amic

Commissaire de l'exposition

Ainsi Flaubert "s'extirpe des poncifs" en la matière et "d'une vision de guerre des races, du Nord contre le Sud, des barbares contre la civilisation et montre plutôt un théâtre désespéré des passions humaines, où tous des hommes, quelle que soit leur condition, courent à leur perte. C'est une véritable tragédie", assure Sylvain Amic.

Antoine Druet "Salammbô au festin des mercenaires", 1890-1894, exposition  "Salammbô Fureur ! Passion ! Eléphants", le 25 mai 2021 (Laurence Houot / franceinfo Culture)

Cinq ans de recherches et un voyage à Carthage

Gustave Flaubert consacre une année entière à ses recherches, consulte au Cabinet des médailles de la Bibliothèque nationale les monnaies anciennes ainsi que les terres cuites antiques. Il lit les écrits de l'historien grec Polybe (208 av. J.-C. à – 126 av. J.-C.), tout en restant sur ses gardes vis à vis d'une "histoire racontée du côté des vainqueurs". Il consulte également des traités d'archéologie, étudie la faune, la flore.

"Savez-vous combien maintenant je me suis ingurgité de volumes sur Carthage ? Environ 100 !"

Gustave Flaubert

Correspondances

En 1858, il se décide à entreprendre un voyage en Afrique pour s'imprégner de l'atmosphère de Carthage. Il en rapporte des carnets, des notes, des dessins que l'on peut voir dans la première salle de l'exposition. A son retour, il constate amèrement que tout ce qu'il avait commencé dans son roman "est à refaire". Il travaille d'arrache-pied pendant quatre ans et termine son roman en 1862, épuisé. "Carthage me fera crever de rage", dit-il.

Exposition "Salammbô Fureur ! Passion ! Eléphants", présentation des carnets de Gustave Flaubert, notes prises au cours du voyage en Afrique du Nord pour la préparation de Salammbô, avril juin 1858 (Laurence Houot / franceinfo Culture)

Salammbô et la Révolution de 1848 

"Avec Salammbô, Flaubert s'est livré à un exercice démiurgique, en créant un monde dans lequel il met en scène un théâtre de passions humaines qui ramènent à son époque", explique Sylvain Amic. L'exposition montre à travers des peintures, des archives, et des documents le contexte historique dans lequel le roman a germé : la violence des combats de la Révolution de 1848, sanglants, "comme les scènes de massacre dans Salammbô", souligne le commissaire de l'exposition.

La prise de pouvoir d'un Général pour sauver Carthage n'est pas sans rappeler  le coup d'Etat de 1851 par Napoléon Bonaparte, et son populisme n'est pas non sans échos avec la popularité d'Hamilcar, acclamé par le "petit peuple" de Carthage. "On retrouve dans le roman de Flaubert, transposés dans l'antiquité, des notions très présentes dans son époque, comme l'antagonisme de classes, la résistance au pouvoir, à la religion, etc…", explique Sylvain Amic. 

Une langue "rutilante", un succès immédiat 

"L'idée de Flaubert est de reconstruire un monde plausible pour y installer ses personnages", raconte Sylvain Amic. Tous les personnages du roman sont inspirés par des personnages réels, sauf Salammbô. "Mais sur l'histoire de Carthage, à l'époque, on ne connaît finalement pas grand-chose, et Flaubert profite de cette grande liberté pour inventer un monde, un univers et surtout une langue, très différente de celle de ses précédents romans, une langue sans ironie, avec des descriptions marquant la volonté d'être rutilant, avec des couleurs vives, l'éclat du sang, des armes.", souligne le commissaire de l'exposition. 

Salammbô est écrit dans une langue incroyable, qui produit immédiatement à la lecture des images dans la tête du lecteur."

Sylvain Amic

Commissaire de l'exposition

Après cinq années de travail acharné -on peut voir dans l'exposition l'un des huit épais volumes du manuscrit original de Flaubert, qui "pouvait réécrire quinze fois d'affilée le même passage"- le roman est enfin publié le 24 novembre 1862. C'est un succès immédiat. Il est imprimé, réimprimé, tout le monde en parle. Il faut dire que sa sortie s'accompagne d'un véritable plan de communication.

Manuscrit de Salammbô, exposition  "Salammbô Fureur ! Passion ! Eléphants", au musée des Beaux-Arts de Rouen, le 25 mai 2021 (Laurence Houot / franceinfo Culture)

Flaubert est un jeune auteur, à la mode et "sulfureux" depuis la publication empreinte de scandale de Madame Bovary. Avec ce deuxième roman, il surprend tout le monde. "On l’attendait sur le pré chez nous, quelque part en Touraine, en Picardie, ou en Normandie encore : bonnes gens, vous en êtes pour vos frais, il était parti pour Carthage" commente Sainte-Beuve à la sortie du livre.

Un héritage artistique foisonnant

"Cette œuvre offre un répertoire de sujets fabuleux pour les artistes", estime Sylvain Amic. Flaubert détestait l'idée d'illustrer ses romans, mais dès sa disparition, les artistes s'en emparent, d'abord pour des éditions illustrées, que l'on peut admirer dans l'exposition sous formes d'illustrations et d'éditions originales. 

Les artistes s'emparent surtout du personnage de Salammbô, qui va connaître de multiples interprétations et devenir le sujet de mille œuvres d'art, sous toutes ses formes, de la peinture à la sculpture, l'opéra, en passant par le cinéma ou la photographie.

Théodore Rivière, "Salammbô chez Mathô, Je t'aime ! je t'aime !", 1895. Paris, musée d'Orsay  (HERV? LEWANDOWSKI / RMN-GP / AGENCE PHOTO DE LA RMN-GP)

"Les artistes apportent leur vision du personnage de Salammbô, et en font une icône érotique, qui échappe complètement au roman de Flaubert, lui n'avait pas cette vision de la femme orientale telle que l'on avait l'habitude de la voir dans les représentations de son époque, en odalisque, comme métaphore de la conquête d'un territoire", souligne Sylvain Amic.

L'exposition regorge de pépites, des sculptures de Théodore Rivière aux tableaux luxuriants du peintre et illustrateur Georges-Antoine Rochegrosse (1859-1938) ou du symboliste Gaston Buissière (1862-1928), en passant par Max Ernst, ou bien encore le peintre Richard Burghsthal, qui a peint les décors du roman, vidés de leurs personnages.

"Le jardin de la France", de Ernst Max (1891-1976). Paris, Centre Pompidou - Musée national d'art moderne - Centre de création industrielle. AM1982-190. (JEAN-CLAUDE PLANCHET / RMN-GP / AGENCE PHOTO DE LA RMN-GP)

Le roman de Gustave Flaubert n'a cessé d'inspirer les artistes, jusqu'à aujourd'hui, et ce, dans tous les domaines. On peut découvrir les originaux de l'auteur de bandes-dessinées Philippe Druillet, inspiré lui aussi par cette œuvre et ses personnages, qu'il a intégrés dans son propre univers, ou encore les photographies du projet Salambo d'André Gelpke au Sex-theater à la fin des années 70, où est "poussée à son extrême cette charge érotique sur le personnage de Salammbô", note Sylvain Amic.

L'héritage archéologique

Le roman de Flaubert a déclenché de nouvelles fouilles à Carthage, dévoilant ainsi un peu plus l'histoire de cette civilisation. L'exposition montre l'héritage de ce roman dans l’histoire de la Méditerranée -une ville en Tunisie a même été baptisée du nom de Salammbô- et retrace l'aventure archéologique à travers des photographies, des documents, ou des objets archéologiques. 

Brûle-parfum à tête de divinité masculine coiffée d’unetiare à plumes (Baal Hamon ?), Carthage, SanctuaireCarton, milieu du IIesiècle avant J.-C. (Carthage, musée de Carthage.)

"J'ai voulu fixer un mirage en appliquant les procédés du roman moderne", disait Flaubert en parlant de Salammbô. Ce projet littéraire fou, hors-normes, est magnifiquement déployé dans cette passionnante exposition, à voir au musée des Beaux-Arts de Rouen jusqu'au 19 septembre, puis au Mucem à Marseille à partir du mois d'octobre, et enfin de l'autre côté de la Méditerranée, au musée du Bardo à Tunis.  

On peut compléter cette visite par celle du Musée Flaubert d'histoire de la médecine, qui entremêle la découverte de l'enfance et de la jeunesse de Flaubert dans cette maison qui jouxtait l'hôpital dont son père était le chirurgien en chef, et l'histoire de la médecine du moyen-âge au début du XXe siècle.

Affiche de l'exposition "Salammbô Fureur ! Passion ! Eléphants", Musée des Beaux-arts de Rouen, mai 2021 (RMN)

>> "Salammbô Fureur ! Passion ! Éléphants", au Musée des Beaux Arts de Rouen jusqu'au 19 septembre 2021

>> "Salammbô", Catalogue de l'exposition (RMN / Institut National du Patrimoine de Tunisie / Gallimard, 327 pages, 39 €)

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