Prix Goncourt : désaccords, polémiques et quelques ratés ont émaillé son histoire

Un siècle après son attribution à Marcel Proust pour le controversé "A l'ombre des jeunes filles en fleurs", retour sur les polémiques et désaccords qui ont émaillé le prestigieux prix Goncourt.

Romain Gary a laissé derrière lui l\'une des plus grandes supercheries de l\'histoire littéraire, recevant deux prix Goncourt en 1956 et 1975.
Romain Gary a laissé derrière lui l'une des plus grandes supercheries de l'histoire littéraire, recevant deux prix Goncourt en 1956 et 1975. (ULF ANDERSEN / ULF ANDERSEN)

Il y a un siècle, le prix Goncourt était décerné, après de vives empoignades, à Marcel Proust pour A l'ombre des jeunes filles en fleurs. Depuis, de nombreux  scandales ou polémiques ont émaillé le prestigieux prix littéraire ?

Quand l'académie préfère les jeunes filles aux tranchées

En 1919, l'attribution du Goncourt à Proust par six voix sur dix fait scandale. Au sortir de la guerre, l'opinion patriotique plébiscite Les Croix de bois, roman ancré dans les tranchées où l'auteur, Roland Dorgelès, a combattu plus de deux ans comme engagé volontaire.

Lui préférer Les jeunes filles en fleurs, évocation de la haute société, de ses salons et ses vacances, crée une "émeute littéraire", selon Thierry Laget, auteur de Proust, prix Goncourt. La presse crie à l'injustice et se déchaîne contre Proust jugé trop vieux (48 ans), trop riche (les 5 000 francs du Prix seraient plus utiles à un autre), trop mondain, homosexuel et planqué...

Le plus grand raté

Guy Mazeline, auteur du roman Les Loups et lauréat 1932, n'est resté dans la postérité que pour avoir gagné face à Louis-Ferdinand Céline et son Voyage au bout de la nuit, un des plus grands romans du siècle, couronné le même jour par le prix Renaudot.

Au sein du jury, la défense de Céline est menée par Léon Daudet, déjà grand défenseur de Proust. C'est un des grands loupés du Goncourt.

Julien Gracq, lauréat malgré lui

En 1951, Julien Gracq est favori avec Le rivage des Syrtes. Mais avant même d'être cité pour le prix, il affirme qu'il le refusera. Il vient d'écrire La littérature à l'estomac, pamphlet dans lequel il regrette qu'on s'intéresse plus à l'auteur qu'aux livres. Il déplore que "le jury n'ait pas tenu compte de son attitude". Pour l'écrivain, les prix sont davantage affaire de librairies que de littérature.

L'éditeur José Corti refuse d'habiller les volumes de la traditionnelle bande rouge "prix Goncourt". Il vend 110 000 exemplaires du roman la première année, seulement 175 la deuxième. Julien Gracq y voit la confirmation du caractère artificiel des prix. En presque soixante-dix ans, les ventes du livre ont totalisé environ 300 000 exemplaires, sans paraître en poche. La seule autre édition est celle de la Pléiade.

La supercherie des deux prix Goncourt

Romain Gary a laissé derrière lui l'une des plus grandes supercheries de l'histoire littéraire, recevant deux fois le prix Goncourt sous deux noms différents. Le premier sous celui de Romain Gary pour Les Racines du ciel en 1956, le second pour La Vie devant soi, décerné en 1975 à Emile Ajar.

Il soulignera dans son oeuvre posthume Vie et mort d'Emile Ajar : "c'était une nouvelle naissance. Je recommençais. Tout m'était donné encore une fois". La supercherie ne sera dévoilée qu'en 1980, après la mort de l'écrivain.

L'amertume de Simone de Beauvoir

En 1953, Simone de Beauvoir se voit déjà remporter le prix pour L'invitée. On dit qu'elle s'est même acheté une robe pour l'événement. Finalement, c'est Marius Grout, oublié depuis longtemps, qui gagne. En 1954, la romancière l'emporte avec Les mandarins.

La jurée Paule Constant raconta en 2003 qu'elle n'accorda qu'une interview, à l'Humanité Dimanche. Et n'accepta de poser que pour une seule photo, avec sa mère. Elle répondit qu'elle "aimait bien les journalistes, mais pas leurs journaux".

Un prix non décerné en 1960

En 1960, Vintilia Horia, écrivain roumain d'expression française, remporte le prix pour son roman Dieu est né en exil, mais après la révélation de son passé et de ses écrits fascistes, il décline le prix et quitte la France.

"Le prix reste attribué mais non décerné", selon l'académie Goncourt.

La revanche de Michel Houellebecq, le "Poulidor" du Goncourt

Favori pourtant perdant en 1998 pour Les particules élémentaires, Michel Houellebecq, un des "Poulidors" du Goncourt, sélectionné mais jamais primé, rate deux nouvelles fois la marche du Goncourt (en 2001 pour Plateforme, en 2005 pour La possibilité d'une île), avant d'être primé en 2010 pour La carte et le territoire.

Les jurés le couronnent en moins de deux minutes par sept voix contre deux. Accueilli comme une rock-star par des journalistes déchaînés chez Drouant, restaurant parisien où est proclamé le nom du lauréat, l'écrivain jusqu'alors mauvais perdant se dit "profondément heureux".

Amélie Nothomb, grande favorite du cru 2019 du Goncourt et évincée par Jean-Paul Dubois, était elle aussi sélectionnée pour la troisième fois. La prochaine sera peut-être la bonne.