L'écrivain Juan Marsé, conteur de la Barcelone populaire de l'après-guerre civile, est mort à 87 ans

Prix Cervantes en 2008 pour l'ensemble de son œuvre, l'écrivain catalan Juan Marsé est mort 

L\'écrivain barcelonais Juan Marsé, chez lui le le 6 avril 2016
L'écrivain barcelonais Juan Marsé, chez lui le le 6 avril 2016 (QUIQUE GARCIA / EFE / NEWSCOM / MAXPPP)

L'écrivain barcelonais Juan Marsé, grand narrateur de sa ville, prix Cervantes en 2008, est décédé samedi 18 juillet à 87 ans, a annoncé dimanche son agence littéraire Balcells.

"Nous regrettons profondément la mort de Juan Marsé (Barcelone, 8 janvier 1933 - 18 juillet 2020). Repose en paix, cher Juan", a publié son agence sur Twitter.

Apprenti-joaillier à 13 ans

L'auteur catalan avait reçu en 2008 le prix Cervantès, considéré comme le Nobel des lettres hispaniques, pour son œuvre contant la ville de Barcelone, théâtre d'une enfance au temps du franquisme, sans cesse réinventée dans ses livres.

Orphelin de mère, le petit Juan Faneca Roca est adopté par le couple Marsé dont il prend le nom. Dans l'après-guerre civile, remportée en 1939 par les troupes nationalistes de Franco, son père adoptif va en prison comme "rouge" (communiste) et républicain, racontera-t-il. Il travaille dès l'âge de 13 ans comme apprenti joaillier : "Le besoin d'apporter un autre salaire à la maison me libéra d'un collège ennuyeux où l'on ne m'apprenait qu'à chanter le Cara al sol (hymne de l'extrême droite et du franquisme, ndlr) et réciter le rosaire", dira-t-il.

C'est lors de son service militaire dans l'enclave espagnole de Ceuta au Maroc qu'il décide d'écrire son premier roman, Enfermés avec un seul jouet, qui sera publié en 1961 et qui raconte une jeunesse bourgeoise désorientée après la guerre civile.

La Barcelone populaire et républicaine de son enfance

L'ouvrier épate d'autant plus le monde littéraire que "presque tous les écrivains, du moins à Barcelone, étaient issus de la bourgeoisie", a-t-il relevé.
Dès lors il ne va plus cesser de reconstruire dans ses romans le quartier populaire de son enfance, mêlant baraques et terrains vagues, et souvent, faire revivre la Barcelone réprimée sous la dictature : républicaine, catalaniste, laïque.

"La littérature est un règlement de comptes avec la vie" qui est rarement comme on l'espérait, disait ce citadin au visage buriné et au regard noir tour à tour ironique et mélancolique, auteur de quinze romans en près de soixante ans. 

L'un des plus célèbres, Teresa l'après-midi (1966) est la chronique d'une passion transgressive et finalement calamiteuse entre un fils de pauvre qui voudrait ne plus l'être et une étudiante des quartiers chics. Une œuvre inacceptable pour l'Espagne puritaine et "nationale catholique" de Francisco Franco, où la censure trancha : "Le roman présente différentes scènes scabreuses, son fond est franchement immoral et il y fait de nombreuses mentions politiques à caractère gauchiste".

Pour la dualité culturelle et linguistique de la Catalogne

Parlant le catalan en famille, il écrivait en espagnol et valorisa toujours ce qu'il appelait "la dualité culturelle et linguistique de la Catalogne". Il critiquait durement le mouvement indépendantiste - qui l'ennuyait profondément - comme la projection d'"une Catalogne qui n'existe pas".

Juan Marsé a vécu à Paris au début des années 1960 où il travaillait comme garçon de laboratoire à l'Institut Pasteur et comme professeur d'espagnol. Il entre à cette époque au parti communiste. De retour à Barcelone, il continue à écrire des romans et des scénarios de cinéma tout en travaillant pour des revues.

Son roman Si te dicen que caí (Adieu la vie, adieu l'amour, 1973), inspiré de son enfance, est aussi censuré en Espagne mais il est primé au Mexique. Il y introduit tout un pan d'histoire de la résistance antifranquiste à Barcelone à partir de 1945. C'est "un manifeste pour la liberté d'expression", selon l'écrivain Antonio Muñoz Molina. Il ne sera édité en Espagne après la mort de Franco en 1975.

De nombreux prix

Juan Marsé a ensuite enchaîné les prix : prix Planeta en 1978 pour La muchacha de las bragas de oro (La Fille à la culotte d'or, 1981), prix Ciudad de Bacelona pour Ronda del Guinardó (Boulevard du Guinardó, 1984), prix Ateneo de Sevilla pour El amante bilingüe ( L'Amant bilingue, 1990), puis deux prix, le Premio de la Crítica et le Premio nacional de narrativa pour Rabos de lagartija ( Des lézards dans le ravin, 2000).

Plusieurs de ses romans ont été adaptés au théâtre et au cinéma. Notamment El Embrujo de Shanghaï (Les Nuits de Shanghaï), porté à l'écran par Fernando Trueba.

En 2008, à la réception du prix Cervantes, il s'était revendiqué "amoureux inconditionnel de la fiction". Celle qui, disait-il, parvient à avoir "plus de poids et de solidité que le réel, plus de vie propre et plus de sens".