Ecrivain de la noirceur et du cynisme, Huysmans entre à la Pléiade

Ecrivain naturaliste avant de se convertir au catholicisme, remis au goût du jour par Michel Houellebecq, Huysmans fait son entrée à la Pléiade

Portrait de Joris-Karl Huysmans, vers 1900
Portrait de Joris-Karl Huysmans, vers 1900 (MANUEL COHEN / MANUEL COHEN / AFP)

Joris-Karl Huysmans (1848-1907), archétype de l'"écrivain décadent", qui commencé sa carrière parmi les naturalistes aux côtés de Zola et Maupassant avant de se convertir au catholicisme, fait son entrée jeudi dans la prestigieuse collection de la Pléiade.

Un peu oublié, l'écrivain a été remis au goût du jour par Michel Houellebecq toujours prompt à vanter la vie et l'oeuvre de l'auteur d'A rebours. "Il aurait pu être un vrai ami pour moi", déclare-t-il à son sujet.

L'édition de la Pléiade (1.856 pages, 66 euros) rassemble les romans et nouvelles publiés par Huysmans de 1876, année de la publication de Marthe, son premier roman, à 1895, date de parution d'En route, premier roman après sa conversion au catholicisme. Parallèlement, les Editions de L'Herne publient mercredi un Cahier consacré à l'écrivain.

Fils d'ouvrier lithographe

Contrairement à des écrivains contemporains comme Flaubert ou les frères Goncourt, Huysmans n'a pas eu "la chance d'être un rentier et de vivre dans l'aisance", rappellent André Guyaux (également codirecteur du Cahier de L'Herne consacré à Huysmans) et Pierre Jourde dans la préface du volume de la Pléiade.

Le père de Huysmans, ouvrier lithographe d'origine hollandaise, est mort alors que son fils unique n'avait que huit ans. Sa mère était institutrice. Juste après son baccalauréat, à 18 ans, Huysmans entre comme gratte-papier au ministère de l'Intérieur pour s'assurer un revenu fixe. Il y travaillera jusqu'à sa retraite, y cultivant une aversion profonde pour la bureaucratie et la société de "la bourgeoisie triomphante".

Son premier livre, à compte d'auteur, Le drageoir aux épices, paraît en 1874. Cet ouvrage ne figure pas dans l'édition de la Pléiade mais Gallimard a eu l'heureuse idée de le rééditer dans la collection Poésie de Folio. Il s'agit d'une suite de poèmes en prose ou de courtes nouvelles. Viendront ensuite Marthe, histoire d'une fille (1876), roman naturaliste qui précède L'assommoir de Zola et fut interdit en France, Les soeurs Vatard (1879), un autre livre honni par les critiques conservateurs.

Décrié pour son "réalisme sordide"

Les censeurs reprochent à Huysmans de "se complaire dans le réalisme sordide". Mais il continue d'écrire. En 1881 il publie En ménage, un des meilleurs de l'écrivain, fait dire Houellebecq à son narrateur dans Soumission (2015), un spécialiste de l'écrivain. Houellebecq lui faisait rejoindre l'abbaye bénédictine de Ligugé (Vienne) comme l'avait fait Huysmans en 1899. Houellebecq lui-même a séjourné quelque temps dans cette abbaye poitevine en 2013.


A rebours, le chef-d'oeuvre de l'écrivain, paraît en 1884. Le roman qui s'en prend à "l'aristocratie de l'argent" reste d'une brûlante actualité. Le lisant aujourd'hui, on pourrait qualifier ce roman de "houellebecquien". Le "héros" du roman, Jean des Esseintes, est un dandy pessimiste et retiré du monde. Pour d'aucuns le livre, cruel et misogyne, demeure "un bréviaire de la décadence". Il marqua le début de l'éloignement entre Huysmans et Zola.

Écrivain de la noirceur et du cynisme, Huysmans va opérer un changement de cap radical à la fin de sa vie. Huysmans se convertit au catholicisme en juillet 1892. En 1895, paraît En route premier volet de sa trilogie de la conversion (les deux autres textes, La cathédrale et Oblat ne figurent pas dans le volume de la Pléiade). A partir de juin 1899, l'écrivain s'installe à Ligugé (où se retirera également Paul Claudel).

Converti au catholicisme

Mais, notent André Guyaux et Pierre Jourde, "la conversion ne lui a pas épargné la laideur du monde". Huysmans ne supporte pas les "bigots effrayés par tout ce qui touche au corps". "Sous prétexte de fuir le péché, ils ont peur de leur ombre, voient dans l'art le commencement de la perdition, sont en retard de plusieurs siècles", écrit-il dans Les rêveries d'un croyant grincheux, réédité mercredi aux éditions de L'Herne dans la collection Carnets, en même temps que son texte Notre-Dame de Paris.

Atteint d'un cancer de la bouche, il souffre d'effroyables souffrances et meurt le 12 mai 1907.