"BasquIAt", le dernier roman de Ian Soliane : quand l’intelligence artificielle bute sur l’art

Ian Soliane est un écrivain français singulier, à la plume rare. En 2004, son bouleversant récit sur l’inceste, "Le crayon de papa", avait été remarqué par la critique. "BasquIAt" est le long monologue d’une machine qui supplie son inventeur, l’homme, de lui céder son ultime secret : celui de la création artistique. Un texte érudit très poétique.  

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France Télévisions Rédaction Culture
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L'écrivain Ian Soliane (Editions JOU)

C’est un monologue amical que déploie une machine presque humanisée à destination de son créateur. Cette intelligence artificielle, ou IA, a commencé à raisonner de manière autonome, et elle régule désormais tous les aspects de la vie quotidienne de l’homme. Mais une chose lui résiste encore : les "ailes jaunes et baveuses de Jean-Michel Basquiat." BasquIAt, de Ian Soliane, a été publié aux éditions JOU le 9 mars.

L'histoire : Elle détecte les tumeurs, elle prévient les AVC, elle régule le trafic aérien, elle optimise les couplages amoureux… Chaque microseconde, elle relie des millions de millions de données, et y trouve des rapprochements qui échappent à l’homme. Mais lorsqu’elle se retrouve face à un tableau de Jean-Michel Basquiat, l'artiste new-yorkais dont les œuvres atteignent aujourd’hui des records lors des ventes aux enchères, l'intelligence artificielle bute sur l’émotion qu’il dégage.

Modéliser l'émotion humaine

Son objectif est donc clair : conquérir l’ultime bastion humain, celui de la création. Pour cela, elle propose un marché à l’homme. Elle peut repousser sa mort, protéger sa progéniture, lui éviter désormais tout travail. 83% des comptables ou des caissiers, des stewards ou des conducteurs de train ont déjà été remplacés. Elle peut continuer : avec les professeurs, les psychologues… Nous sommes au seuil d’un changement majeur de l’humanité, et l’IA propose à l’homme de le sauver, ni plus ni moins, de la disparition.

Ne reste plus, pense-t-elle, qu’à modéliser la "stratégie Basquiat". Or tous les programmes butent sur la charge émotionnelle de l’œuvre. La machine se retrouve confrontée à toutes ses imperfections, qu’elle voudrait corriger. Elle essaie de comprendre qui il est, et comment il a réalisé son œuvre d’art. Elle croise toutes les données : sa taille, ses supports, le nombre de clous, de fissures de ses toiles. Son grain de peau, son accident de voiture à l’âge de sept ans… Clin d’œil, elle effectue même un prélèvement sur le sexe du Fallen Angel, mais les algorithmes n’arrivent pas à percer son secret.

Rubber, de Jean-Michel Basquiat, 1985 (NILS JORGENSEN/COVER IMAGES/SIPA / COVER IMAGES)

Alors l’IA supplie : "J’optimise tes intrigues. Je cadre ta consommation d’alcool. Je psalmodie ta Torah. Je protège ton foyer. Je gère le monitoring fœtal. Je surveille ta femme et ce qui bouge en elle. (…) Ami, il y a une femme dans l’immeuble d’en face, qui pourrait te plaire. Tu lui plais aussi. Elle est disponible demain après-midi. On sait que vous aimez tous les deux le même genre de peinture et il y a une expo en ce moment : veux-tu que je vous achète des tickets ?"

Ian Soliane signe là un très beau livre, cri d’amour au peintre new-yorkais dont il dissèque toute l’œuvre avec une grande finesse poétique. Une œuvre dont la part de gratuité est, tel le "sexe de l’ange", la dernière frontière humaine.

Couverture de "BasquIAt", de Ian Soliane (@ éditions JOU)

"BasquIAt", de Ian Soliane, est publié le 9 mars 2021 aux éditions JOU, 83 pages, 10€. 

Extrait : "Tu me donnes des infos, sur la carte cérébrale de Basquiat, sur ses taches, ses giclées, ses systèmes régressifs, sa volonté pulsionnelle, sa sensibilité radar, ses circuits de coïncidences, sa morphologie mathématique, ses mythogrammes, son pouvoir chamanique, ses "coups de stabilo", sa vision du repentir, et en échange je te livre 100% de tout ce que j'ai sur la fonte du permafrost, les condensations chimiques, les grands brassages d'air chaud, tes systèmes de filtration d'eau, tes stocks finis de ressources, mon expertise finale de la planète étuve, une planète liquide, et je ne veux pas dire une planète juste couverte d'un océan d'ordures, mais d'une planète qui serait complètement fondue. Bien sûr, ami, je peux faire ça pour toi. Fixons-nous des objectifs clairs. Je veux nous éviter d'être faits comme des rats. Nous avons retrouvé un cocktail de 65 produits chimiques toxiques dans le sang de chaque humain testé, biocides, détergents, muscs synthétiques, retardateurs de flamme, PCB, pesticides dans tes fèces, tes pissats, la poussière des maisons, les cordons ombilicaux, le lait maternel. Je vais te reposer la question, et sois franc. Tu ne vois rien d'aberrant ? A quoi penses-tu, ami ? Où nous conduis-tu ? Penses-tu vraiment survivre sans correction automatique ?"

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