Le philosophe Bernard Stiegler, expert des conséquences sociales du numérique, est mort à 68 ans

Penseur engagé à gauche, qui prenait position contre les dérives libérales de la société, Bernard Stiegler a axé sa réflexion sur les mutations sociales portées par le développement technologique.

Bernard Stiegler en Inde en décembre 2016.
Bernard Stiegler en Inde en décembre 2016. (JIPSON SIKHERA / THE TIMES OF INDIA)

Bernard Stiegler, philosophe très critique du système capitaliste qui avait consacré ses recherches aux mutations de la société par le numérique, est mort jeudi 6 août à l'âge de 68 ans, a annoncé le Collège international de philosophie : "Une voix singulière et forte, un penseur de la technique et du contemporain hors du commun", salue l'institution. 

Penseur engagé à gauche, qui prenait position contre les dérives libérales de la société, Bernard Stiegler a axé sa réflexion sur les enjeux des mutations sociales, politiques, économiques et psychologiques portées par le développement technologique. Il avait notamment analysé les risques que faisaient peser ces changements sur l'emploi traditionnel, prédisant sa disparition. Il a été directeur de l'Institut de recherche et d'innovation (IRI) créé au Centre Pompidou pour imaginer les mutations des pratiques culturelles entraînées par les technologies numériques, et a été le fondateur et président d'un groupe de réflexion philosophique, "Ars industrialis". 

Né à Villebon-sur-Yvette (Essonne) en 1952, il abandonne le lycée pour les barricades en mai 68 et devient alors adhérent du Parti Communiste, qu'il quittera dans les années 1970. Il exerce plusieurs métiers comme manœuvre, employé de bureau ou encore ouvrier agricole. Il ouvre ensuite un bar à Toulouse où il accueille des concerts de jazz et rencontre le philosophe Gérard Granel. 

De braqueur de banque à philosophe

En 1978, obligé de fermer son bar, il braque seul cinq banques à main armée. Il est finalement arrêté et passera cinq ans en prison. Cette expérience est pour lui déterminante : c'est pendant son séjour carcéral qu'il s'ouvre à la philosophie, en suivant des cours par correspondance. "Pendant des années, en prison, j’étais enfermé avec moi-même, je ne pratiquais que l’écriture", témoignait-il en juin dernier au micro de France Culture. "Un des aspects très importants pour moi de l’expérience carcérale c’est l’expérience du silence absolu. Ça m’est arrivé de rester silencieux pendant des mois, sans dire un mot."

J’y ai découvert un phénomène qui, je crois, a peu été étudié par les philosophes, davantage par les religieux, et parfois par des philosophes religieux comme Saint Augustin : l'expérience du silence dans lequel tout à coup, ça se met à parler.Bernard StieglerFrance Culture

Soutenu par Jacques Derrida, Bernard Stiegler soutient sa thèse à l'École des Hautes Études en Sciences Sociales en 1993. Parmi ses nombreux essais, il publie en janvier dernier Qu'appelle-t-on panser ? La Leçon de Greta Thunberg (Les liens qui libèrent), dans lequel il s'interroge sur l'inaptitude des Etats et des entreprises à répondre aux demandes écologiques, en estimant que les sciences devraient être autonomes par rapport au capitalisme.

Il est aussi l'auteur de L'emploi est mort. Vive le travail !, Etats de choc : bêtise et savoir au XXIe siècle et coauteur, avec Denis Kambouchner et Philippe Meirieu, de L'école, le numérique et la société qui vient. Il devait participer fin août à Arles à un nouveau festival sur la relation de l'homme à la nature, Agir pour le vivant. Sa fille Barbara Stiegler est une philosophe reconnue, enseignant la philosophie politique à l'université de Bordeaux-Montaigne.