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Le célèbre philosophe et critique littéraire George Steiner est mort à l'âge de 90 ans

Son thème de prédilection était la capacité humaine à écrire et à parler. L'essayiste et critique littéraire George Steiner est mort lundi 3 février à Cambridge, à l'âge de 90 ans.

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France Télévisions Rédaction Culture
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 (BERTRAND GUAY / AFP)

L'essayiste et critique littéraire franco-américain George Steiner est mort lundi 3 janvier à l'âge de 90 ans à son domicile à Cambridge, en Angleterre, a annoncé son fils David Steiner au New York Times.

Erudit, il pouvait parler de Kafka, Homère, Dostoïevski, de la Shoah ou de la pornographie. Il avait publié plus de vingt d'ouvrages sur des sujets allant de la Grèce antique aux grands romans russes, de Shakespeare au langage. Il avait enseigné dans les prestigieuses universités américaines de Princeton, Yale et New York, ainsi qu'à Cambridge et à Genève.

Son thème de prédilection était la capacité humaine à écrire et à parler, dont il a tiré une oeuvre clé parue en 1967, intitulée Parler et se taire. Ses réflexions épousaient un spectre allant de la religion à la musique, la peinture et l'histoire.

Théoricien de la traduction et "maître à lire"

George Steiner était né en 1929 à Paris au sein d'une famille juive arrivée de Vienne en 1924 pour fuir l'antisémitisme et partie pour les Etats-Unis en 1940 pour échapper au nazisme. Elève au lycée français de New York, il avait obtenu la nationalité américaine tout en gardant sa citoyenneté française.

Polyglotte, il était devenu spécialiste de littérature comparée et de théorie de la traduction. Il écrivait, rappelle le New York Times, qu'il devait "à l'entrecroisement, à la pulsation, à l'éclat de (ses) trois langues premières", le français, l'allemand et l'anglais, "les conditions mêmes de (sa) vie et de (son) travail".

Sa culture était encyclopédique. Penser, expliquait-il, c'est dialoguer avec d'autres langues, d'autres cultures. "J'aimerais que le souvenir qu'on garde de moi soit celui d'un maître à lire", aimait-il dire, ajoutant qu'il souhaitait être reconnu comme "quelqu'un qui a passé sa vie à lire avec d'autres". Il avait été, pendant longtemps, critique littéraire pour le New Yorker.

On peut être chez soi partout. Donnez-moi une table de travail et ce sera ma patrie

George Steiner

"La Passion de l'absolu", entretiens avec Laure Adler

Dans un de ses derniers entretiens, publié par le quotidien italien Corriere della Sera en avril 2019, il se disait préoccupé par la montée de la xénophobie et de l'antisémitisme en Europe : "Aujourd'hui, on respire un air dangereux sur notre continent (...). La haine de l'étranger, la chasse au juif, l'apologie de l'autodéfense et des armes sont les signes alarmants d'une régression terrible, un prélude à la violence."

Parmi les thèmes récurrents de son oeuvre il y avait aussi l'idée que la culture ne sauve pas de la barbarie. Le camp nazi de Buchenwald, rappelait-il souvent, n'était situé qu'à une poignée de kilomètres de Weimar, la ville du poète allemand Goethe.
Et il disait : "J'ai été l'un des tout premiers à dire : 'On chante du Schubert le soir et on torture le matin.' Je voudrais comprendre mais je n'ai jamais eu la réponse."

Un "anarchiste platonicien"

Lucide et volontiers ironique, George Steiner agaçait aussi parfois notamment en France. D'aucuns lui ont reproché sa défense de l'oeuvre de Céline et plus encore de Lucien Rebatet, auteur du pamphlet antisémite Les décombres. On lui a reproché amèrement son amitié avec Pierre Boutang, un proche de Maurras.
Interrogé sur Rebatet, il répondait : "C'était évidemment un salaud et j'ai peut-être surestimé son oeuvre. Mais je tiens toujours son roman écrit en prison, Les deux étendards, pour un grand livre. Il n'y a rien à y faire. La grande littérature est souvent de droite. Et je continue de préférer Céline à Aragon..." Certains lui ont reproché également ses critiques de l'État d'Israël.

Taxé parfois d'élitisme, jusqu'au bout il est resté caustique, pas dupe et doté d'un humour pince sans rire. Il se définissait comme "un anarchiste platonicien".

Une figure clivante

Selon le New York Times, l'écrivain était une "figure clivante" : "Les admirateurs de M. Steiner trouvaient son érudition et ses arguments brillants. Les détracteurs le trouvaient verbeux, prétentieux et souvent inexact." Il se plaignait lui-même de s'être "dispersé et d'avoir ainsi gâché son énergie".


Dans un entretien, accordé en français, au journal Le Monde en 2013, il racontait: "Maintenant que je suis tout près de ma fin, je m'agrippe à une boutade que je trouve d'une profondeur époustouflante. Elle vient des cercles yiddish de Brooklyn : 'Est-ce qu'il y a un dieu ? - Bien sûr, mais pas encore.' Ce 'pas encore' m'apporte une certaine force intérieure".

George Steiner "est un maître du mot et l'une des rares figures de notre temps à disposer d'un savoir universel de notre temps", avait déclaré l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer en lui remettant le prix allemand Ludwig-Boerne de la critique et des essais littéraires en 2003.

George Steiner vivait retiré, depuis 1994, dans sa maison de Cambridge. Il laisse derrière lui sa femme Zara Alice Shakow, une historienne des relations internationales, un fils, une fille et deux petits-enfants.

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