Dans "La chasse aux âmes", Sophie Blandinières raconte le sauvetage d’enfants juifs de Varsovie

Le deuxième roman de l’écrivaine nous ramène en 1940 dans le ghetto de Varsovie, qu’elle décrit à hauteur d’enfants. C’est une histoire que l’on connaît, mais romancée : celle de la "récupération" par des Polonais, parfois plus intéressés par l’appât du gain et la conversion d’âmes juives au catholicisme que par les bons sentiments, d’enfants extraits du ghetto au dernier moment.

Sophie Blandinières
Sophie Blandinières (JACOB KHRIST / HANS LUCAS)

L’histoire : Tout part d’un fait divers en 1991. Dans un village polonais, un crime défraye la chronique. Un étranger est venu brûler vif un honnête citoyen sans mobile apparent. Les gens de la commune sont stupéfaits, un procès s’ensuit, l’étranger sera condamné, mais son histoire émouvra les magistrats, et remuera la conscience poisseuse des habitants. L’étranger, c’est Joachim, le père du narrateur. Joachim, enfant juif du ghetto de Varsovie, dont son fils va ainsi nous conter l’histoire qui l'amène, 50 ans plus tard, à revenir se venger. La chasse aux âmes, de Sophie Blandinières, est paru aux éditions Plon le 19 août 2020, 204 pages, 18€.

Le Varsovie yiddish des années 1930

Sophie Blandinières a été longtemps prête-plume (de ces artisans de l'ombre qu'on appelle aussi écrivains fantômes), ce qui explique sans doute son incroyable facilité à écrire et nous emporter dans l’histoire des autres avec des personnages qu’on suit en lisant comme si on courait à leurs côtés. Joachim et ses frères, Marek et Szymon, Luba l’amie chérie et ses sœurs, tous vivent dans des familles juives aisées de Varsovie à la fin des années 1930. Pour ces enfants, qui grandissent à l’écart de la montée des périls avec des parents soucieux de les en préserver, les temps sont doux : les livres et la musique, les virées dans la nature, les occupent quotidiennement. Le passage de l’insouciance à l’âge adulte va se faire d’un seul coup, avant le basculement dans l’horreur.

Mais pour l’heure, nous sommes plongés dans le Varsovie yiddish des années 1930 comme si on y était, à travers les yeux de Joachim, le féru de chiffres, qui veut contredire rationnellement son père sur son pessimisme : "Les Juifs ne seraient pas dissociés des Polonais non juifs puisqu’ils en constituaient une proportion trop importante, 30,1 % des Varsoviens étaient juifs, presque trois millions et demi de Juifs vivaient sur le territoire, soit la plus grosse communauté en Europe, ça reviendrait à se couper la tête ou les deux pieds, la Pologne demeurerait une et entière (…)" Et surtout, il apprend de son grand-père qu’il ne faut pas se plaindre pour de petits tracas du quotidien : "A dix ans, Joachim avait intégré que seule sa mère compatirait à ses chagrins, être juif, en fait, c’était récuser, par respect pour les anciens, ceux des pogroms, ceux de l’exil, les tous petits malheurs, les coups du sort non mortels, la complaisance dans le dérisoire des peines." 

Le ghetto, prison à ciel ouvert

Qu’est-ce qu’une prison ? Sinon un endroit dont il est impossible de sortir et où se déroulent des trafics. Dès le début, le ghetto enferme les Juifs de Varsovie. Femmes, enfants, vieillards, les plus faibles disparaissent en premier. Les plus jeunes vont vite perdre leurs illusions devant la réalité : "Sur les trottoirs grouillants, ils étaient si nombreux, ces visages étirés où flottaient des yeux, ces attroupements autour de quelques betteraves ou pommes de terre, ces fous qui marmonnaient, ces jambes étiques, mais qui pédalent quand même des conducteurs de rickshaws qui se frayaient un passage dans la cohue, (…), cette nasse, cet agglutinement pestilentiel, c’était ce que Luba refusait, cette éclipse totale, ce jour qui pourrit et vire à la nuit polaire."

Jusqu’au bout, on va suivre l’histoire effroyable de ces familles, dont on connaît l’issue. "La Pologne, comme une banquise, se détachait d’eux, le sol où elle était née (Luba) ne portait plus ses pieds, son poids léger pourtant, le ciel sous lequel elle riait tombait par lambeaux, comme une mue de Dieu."

La seule issue pour sauver les derniers enfants de l’inéluctable est leur conversion, alors Luba, l’amie de Joachim, apprend tous les détails du Nouveau testament. Elle simule, comme les marranes, puisque c’est une question de survie, même si la petite fille ne comprend pas pourquoi les méchants, ces ignares, "épargnent les Chrétiens alors que jésus était juif".

Une écriture qui s’essouffle parfois

Même si Sophie Blandinières a un magnifique sens du récit, l’autrice se laisse à certains moments emporter par sa propre écriture avec des mots qui ne paraissent pas à leur place, comme ce surprenant : "Ils tuaient sur place et, plus tard, ce serait à emporter, de l’Umschlagplatz à Treblinka." On se perd aussi dans des personnages qui se ressemblent tous, et une écriture qui parfois, à force d’être trop épique, s’essouffle. On ne comprend pas par exemple, en quoi cette langue, le polonais, peut-elle être "douce, belle, réconfortante", pour le fils de Joachim qui retourne sur ses traces, après un tel récit d’horreur. Il n’en demeure pas moins que cette histoire, racontée d’après des récits de survivants et de témoins, et grâce aux archives du fameux fonds Oyneg Shabes, d’Emmanuel Ringelblum, vaut la peine d’être lue, ne serait-ce que pour lutter contre l’oubli et le révisionnisme qui voudraient la déformer ou la faire taire. En cela, ces destins d’enfants retracés dans cette fresque romanesque font partie de l’âme perdue du cœur de l’Europe, comme des fantômes qui doivent continuer de nous hanter collectivement.

Couverture de La chasse aux âmes, de Sophie Blandinières
Couverture de La chasse aux âmes, de Sophie Blandinières (Editions Plon)

La chasse aux âmes, de Sophie Blandinières, est paru aux éditions Plon le 19 août 2020, 204 pages, 18€.

Extrait : "Il avait promis à Tadek d'être présent tôt, ça rassurerait sa mère, l'étoile de la soirée, une salle pleine, le Femina, il fallait le remplir. L'enjeu secret, obtenir la plus grosse recette possible qui permettrait de sponsoriser le système d'évasion des enfants que Zofia organisait avec Chava et Janina.
(...) De cette soirée dépendait la survie des enfants juifs du ghetto. Jusqu'à présent, les trois femmes avaient réussi à sortir quatre enfants, mais elles étaient empêchées de mieux faire par manque d'argent. Hormis elles, personne ne s'impliquait bénévolement dans les opérations de sauvetage, tout et tout le monde s'achetaient."