Le jour où Jean Daniel apprenait en compagnie de Fidel Castro la mort de Kennedy

Le journaliste Jean Daniel, disparu jeudi 20 février, était un écrivain et essayiste fécond, auteur de très nombreux ouvrages, dont certains autobiographiques. Le premier d'entre eux, "Le temps qui reste", contenait notamment le récit d'un incroyable moment passé aux côtés de l'ex-leader cubain, Fidel Castro... 

Le journaliste, écrivain et essayiste Jean Daniel en 1966, deux ans après la fondation du Nouvel Observateur.
Le journaliste, écrivain et essayiste Jean Daniel en 1966, deux ans après la fondation du Nouvel Observateur. (AFP)

Nous sommes en 1963. Un mois après avoir été invité à la Maison Blanche pour réaliser une interview du président John Fitzgerald Kennedy, Jean Daniel se rend à Cuba, chargé d'un message de conciliation du président américain adressé au leader de la révolution cubaine, Fidel Castro. C'est en compagnie de ce dernier qu'il apprendra en direct la mort de Kennedy le 22 novembre 1963. Dans son ouvrage Le temps qui reste, un "essai d'autobiographie professionnelle" paru en 1973, le journaliste, mort jeudi 20 février à 99 ans, racontait cet épisode.

Le temps qui reste, l\'essai autobiographique professionnel de Jean Daniel paru en 1973.
Le temps qui reste, l'essai autobiographique professionnel de Jean Daniel paru en 1973. (STOCK)

Avec Castro de 22 heures à 4 heures du matin

C'est alors que Jean Daniel fait ses bagages pour quitter Cuba, ayant renoncé à rencontrer Fidel Castro qui s'était révélé "inaccessible" en dépit du message de Kennedy dont il était porteur, que le "Lider maximo" débarque à son hôtel et décide de monter dans sa chambre pour parler. Ce tête-à-tête se déroule en compagnie du traducteur Juan Arcocha, du commandant Valejo et du photographe Marc Riboud.

Fidel Castro écoute Jean Daniel jusqu'au bout, "avec un intérêt dévorant", lui "faisant préciser souvent trois fois une expression, une attitude, une intention." Débuté à dix heures du soir, le dialogue prend fin à 4 heures du matin. "A la fin de cette nuit extraordinaire, Fidel m'a dit : Puisque vous allez revoir Kennedy, soyez un messager de paix. Je ne veux rien, je n'attends rien. Mais dans ce que vous m'avez rapporté il y a des éléments positifs."

Le leader de la révolution cubaine Fidel Castro, alors Premier ministre cubain, en 1966.
Le leader de la révolution cubaine Fidel Castro, alors Premier ministre cubain, en 1966. (SVEN SIMON / PICTURE-ALLIANCE / MAXPPP)

"Voilà une mauvaise nouvelle"

Le soir même, le commandant Valejo revient chercher Jean Daniel à l'hôtel, l'invitant à passer le week-end en compagnie de Fidel Castro, dans sa résidence estivale de Varadero. Le lendemain matin, ils se retrouvent sur la plage. Tout en nageant, le "Lider maximo" dit à Valejo : "Il faut que tu dises à Jean Daniel que je n'ai jamais autant parlé de paix qu'avec lui. C'est pour ça que j'ai ri en y pensant, parce que moi, en tant que révolutionnaire, les situations explosives, ça me plairait plutôt. Alors, il faut qu'il comprenne, que pour que j'en arrive là, c'est parce que, contrairement à ce que dit Kennedy, je ne souhaite pas un conflit mondial."

"Vers 13h30, ce 22 novembre 1963", alors qu'ils déjeunent, un coup de fil du président de la République cubaine, Osvaldo Dorticos, leur apprend en direct que Kennedy vient d'être abattu à Dallas. Fidel Castro "revient s'asseoir à la table et répète trois fois : 'Es una mala noticia' ('Voilà une mauvaise nouvelle'). Il reste silencieux, attendant un autre coup de téléphone qui arrive quelques instants après. On croit pouvoir lui annoncer que le président des Etats-Unis en réchappera. La réaction immédiate de Fidel : 'Alors, il est réélu.' Il prononce cette phrase avec satisfaction." 

"Kennedy était un ennemi auquel on s'était habitués" 

"La veille, poursuit Jean Daniel dans son livre, il m'a tenu certains propos étranges sans m'accorder l'autorisation de publier : 'Il faut que naisse aux Etats-Unis un homme capable de comprendre la réalité explosive de l'Amérique latine et de s'y adapter. Cet homme, ce pourrait être encore Kennedy. Il a encore toutes les chances de devenir, aux yeux de l'histoire, le plus grand président des Etats-Unis. Oui, supérieur à Lincoln ! Moi, je le crois responsable du pire dans le passé mais je crois aussi qu'il a compris pas mal de choses et puis, en fin de compte, je suis persuadé qu'il faut souhaiter sa réélection."

Lorsque NBC, capté sur le grand poste de radio près duquel ils sont installés confirme officiellement la mort de Kennedy, "Fidel se lève et dit : “Voilà, c'est la fin de votre mission de paix.” Il marche de long en large dans la salle en parlant tout haut, comme à lui-même : “Tout est changé. Kennedy était un ennemi auquel on s'était habitué. C'est une affaire grave, très grave.” “Maintenant”, reprend Fidel un quart d'heure plus tard, “il faut absolument qu'ils retrouvent l'assassin, sinon ils vont nous mettre le crime sur le dos."

>> Regardez le documentaire consacré précisément à cette rencontre 
Avec Castro à l'heure du crime de Chantal Lasbats sur France 5 (en replay jusqu'au 22 février 2020)

Retrouvez l'intégralité de cet extrait de l'ouvrage de Jean Daniel sur le site de l'Obs.