Dante : pourquoi des juristes italiens veulent réviser le procès du "poète suprême", 700 ans après sa mort

Chef d'oeuvre de la littérature universelle, "La divine comédie" de Dante a été écrite en exil par le poète italien, condamné à l'issue d'un procès inique que des juristes s'apprêtent à réviser, sept siècles plus tard. 

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France Télévisions Rédaction Culture
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Masque mortuaire de Dante Alighieri, Palazzo Vecchio, Florence, 23 février 2021 (VINCENZO PINTO / AFP)

Il aura fallu attendre 700 ans, et cet anniversaire célébré par de nombreux événements en Italie tout au long de l'année 2021, pour que des juristes italiens décident de réviser le procès, jugé "injuste" du "poète suprême", considéré comme le père de la langue italienne.

Dante Alighieri (1265-1321) fut en effet exilé de Florence en janvier 1302 au terme d'un affrontement sanglant entre deux factions rivales de la ville : les "Blancs" d'un côté,  parmi eux dante, qui réclamaient la limitation des pouvoirs du pape au domaine spirituel, de l'autre les "Noirs", favorables à l'exercice du ministère papal sur les affaires de la cité.

Geste symbolique

"Notre objectif est de déterminer, à la lumière de nouvelles pièces qui pourraient émerger, si les verdicts pourraient être révisés, ou mieux encore annulés", explique à l'AFP Alessandro Traversi. L'avocat pénaliste a invité d'autres avocats et des magistrats à réexaminer l'affaire Dante Alighieri à l'occasion d'une conférence le 21 mai.

Pour Alessandro Traversi, la révision judiciaire est un geste symbolique fort destiné à effacer l'infamie dont est paradoxalement frappé Dante depuis le XIVème siècle : tenu pour le père de l'italien moderne, célébré dans les universités et les encyclopédies du monde entier, "sur le plan juridique, pour la ville de Florence il est toujours un homme condamné".

Condamné au bûcher

Homme de lettres, Dante était aussi très engagé dans la vie politique de Florence. En 1300, il est élu prieur, un des neuf membres de l'exécutif local, pour un mandat de deux mois. C'est cette charge prestigieuse qui a précipité sa disgrâce. Lorsque les "Noirs" reprennent Florence en 1301 avec l'aide de Charles de Valois, frère du roi de France Philippe le Bel, et le soutien du pape Boniface VIII, Dante et les autres prieurs "blancs", ayant quitté la ville, sont jugés par contumace.

En janvier 1302, Cante de Gabrielli les déclare coupables de corruption et de concussion, leur donne trois jours pour acquitter une amende salée et leur interdit toute fonction publique. Leurs biens sont confisqués. En mars de la même année, il condamne Dante et ses comparses au bûcher s'ils tentent de revenir à Florence. En 1315, après que Dante et ses fils ont refusé les termes d'une amnistie, un autre juge les condamne à avoir la tête tranchée.

Réglement de compte en vers

Le poète survit, pérégrinant d'une ville à l'autre. On sait peu de choses de sa vie, mais il aurait écrit La divine comédie durant son exil, jusqu'en 1321, année de sa mort. L'exil est un thème central de cette oeuvre monumentale en vers, dans laquelle l'auteur règle ses comptes : il trouve ainsi une place en enfer pour ses ennemis, dont Boniface VIII.

Les experts s'accordent pour dire que Dante a été victime de juges partiaux, mais Alessandro Barbero, le médiéviste le plus réputé d'Italie, a récemment jeté un pavé dans la mare en affirmant que le poète maudit aurait pu abuser de sa charge.

Dante n'était pas corrompu mais il n'est "pas totalement impossible" d'imaginer qu'il ait pu profiter de son pouvoir pour favoriser ses alliés politiques, avance-t-il dans une biographie.

Alessandro Traversi espère faire la lumière sur ce point et blanchir le génie florentin.

Descendance invitée

Le comte Sperello di Serego Alighieri, un astronome descendant en droite lignée de Dante, ainsi qu'un descendant de Cante de Gabrielli, le juge "noir" qui l'a banni de sa cité florentine, ont été conviés. Contrairement à leurs illustres ancêtres, les deux hommes sont amis.

"Je trouve intéressant de réviser ce dossier", confie Antoine de Gabrielli, soulignant néanmoins qu'il n'avait pas l'intention de plaider, comme son ancêtre, la culpabilité de Dante. "Je ne vais pas me battre", assure le Français.

Pour Serego Alighieri - qui non seulement a hérité du patronyme de son ancêtre mais également de son célèbre nez aquilin, un trait de famille -, l'initiative est louable, mais pour le moins tardive.

"Dante a été condamné, il est parti en exil, il a été exilé toute sa vie, il n'est jamais revenu à Florence", déplore-t-il dans un entretien à l'AFP. "Tout ce qu'on pourra faire pour lui [à présent] n'y changera rien".

Dans un livre

Margherita Cassano, une magistrate de la Cour de cassation, la plus haute juridiction judiciaire italienne, rédigera un rapport final à partir de la conférence, et les délibérations seront publiées dans un livre.

La conférence sera l'un des nombreux événements organisés en Italie pour marquer le 700e anniversaire de sa mort, même si les manifestations seront ternies par les restrictions liées la pandémie de coronavirus.

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