Dans l'e-sport, le sexisme pousse les joueuses à se réfugier dans des espaces 100% féminins

Trop souvent victimes de sexisme sur les plateformes de jeux en ligne, des gameuses créent de plus en plus d'équipes ou de canaux de discussion 100% féminins. Si cette pratique peut préserver les joueuses de certains comportements toxiques, elle risque aussi de mettre les femmes un peu plus à l'écart de la scène esport, déjà très majoritairement masculine.

Article rédigé par
Camille Belsoeur - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 7 min.
Une partie de l'équipe féminine MCES sur le jeu Valorant. (Team MCES)

C'est une parade pour tordre le bras au cyberharcèlement qui pourrit la vie de bon nombre de joueuses d'esport lors de parties en ligne, ou lors d'échanges sur des plateformes de streaming comme Twitch. Depuis plusieurs mois, des mouvements apparaissent pour offrir à des gameuses des espaces 100% féminin. Le groupe "Women of Warcraft" a été lancé par des streameuses du célèbre jeu World of Warcraft "pour se connecter et se protéger les unes aux autres", selon le descriptif du compte Twitter de ce collectif.

À Marseille, c'est la team esport MCES qui a décidé d'investir sur une équipe 100% féminine sur Valorant, un jeu vidéo free-to-play de tir à la première personne très populaire depuis sa sortie en juin 2020. "Il y a aussi ce mouvement de créer des chats entre femmes sur Discord (un logiciel de discussion instantanée)", confie Servane Fischer, responsable esport de l'association Women in Games France, qui se bat contre les discriminations faites aux femmes dans les mondes virtuels où les insultes misogynes sont trop souvent bien réelles. 

Une industrie composée à 85% d'hommes

Ces initiatives rappellent que l'esport et plus globalement l'univers des jeux vidéo souffrent d'une certaine misogynie ambiante. Depuis des années, des joueuses se plaignent de comportements machistes, pour le mieux, et de cyberharcèlement pour le pire.

"C'est quand même une industrie composée à 85% d'hommes et avec des gens qui font des jeux avec des visions d'hommes", analyse Nicolas Besombes, chercheur spécialiste de l'esport à l'université Paris-Descartes. "La misogynie est un problème sociétal, mais c'est très aigu dans la bulle du gaming. Dans les années 80-90, les gamers étaient un peu en marge de la société et les jeux vidéo étaient vraiment dirigés vers les hommes. Cela a contribué à créer des communautés de gamers encore plus refermées que la société sur ces questions là", abonde Gabriel Ratano, vice-président de la Fédération suisse d'esport. 

C'est aussi le reflet de notre société avec les jeux vidéo qui ont été marketés dans les années 1990 dans les pages bleues des catalogues de jouets

Nicolas Besombes

chercheur spécialiste de l'esport à l'université Paris-Descartes

Servane Fischer, de Women in Games France, observe au quotidien des comportements sexistes. "J'organise en mars un tournoi esport et sur notre chat Discord, j'ai vu deux joueurs avec des pseudos sexistes et racistes vraiment pas terribles. Comme souvent, il s'agissait de gamins qui n'ont pas conscience de leur comportement et qui agissent en groupe. On les a menacés de disqualification et ça les a calmés direct", dit cette ancienne joueuse de haut-niveau sur Counter Strike. 

"Beaucoup de gamers ne font pas assez confiance aux filles"

Les discriminations envers les gameuses se retrouvent aussi au sein des équipes. L'un des grands avantages de l'esport est qu'il s'agit d'une discipline mixte. Les meilleures joueuses peuvent participer aux mêmes tournois que les hommes, avec à la clé des primes identiques en cas de victoire. Mais le climat très masculin freine la constitution d'équipes mixtes pour les jeux coopératifs.

"Dans l'esport, les femmes avec les meilleurs palmarès en mixte, on les retrouve dans les jeux individuels. Elles performent moins dans des jeux collectifs. Pourquoi ? Il y a des facteurs sociologiques qui expliquent ce phénomène. Beaucoup de gamers ne font pas assez confiance aux filles et certains coachs ont peur de créer des problèmes amoureux entre joueurs et joueuses en composant des équipes mixtes", note le chercheur Nicolas Besombes. Les meilleures équipes ferment donc trop souvent la porte aux gameuses. 

C'est ce qui a poussé l'équipe marseillaise MCES, l'une des écuries dominantes de la scène française sur Fortnite, à composer une team 100% féminine sur Valorant. Le nouveau jeu de l'éditeur Riot Games se joue à cinq contre cinq et connaît une popularité grandissante dans les rangs des gameurs. "C'était une volonté de développer l'esport féminin avec une équipe 100% filles. Le constat qu'on a fait, c'est qu'il est rare de voir des équipes mixtes", explique Thibault Leflot, chargé de la communication chez MCES. 

La présentation de l'équipe féminine MCES sur le jeu Valorant

Sur "Valorant", le sexisme est l'ennemi

J'ai pu m'entretenir en visioconférence avec DiAmOnd, 33 ans, joueuse de l'équipe Valorant de MCES, et Laura "Nasty" Dejou, manageuse de l'équipe. Avant de rejoindre la structure marseillaise, ces deux trentenaires avaient déjà écumé la scène esport en jouant à haut-niveau. DiAmOnd compte à son palmarès un titre de championne du monde féminine Counter Strike. Quant à Laura "Nasty" Dejou, elle a aussi brillé pendant une décennie sur le célèbre jeu de tir avant de devenir entraîneuse de l'équipe Fortnite de MCES, puis de la team Valorant. Les deux gameuses ont été séduites par les efforts de l'éditeur Riot pour mettre en valeur les femmes sur ce jeu. 

"Riot a mis énormément de choses en place pour la compétition féminine. Ce qui s'était essoufflé sur Counter Strike. Ils ont vraiment pensé à la communauté féminine", apprécie DiAmOnd. "Riot a pris l'enjeu de l'égalité hommes-femmes à bras le corps. Leur plus grosse dépense en recherche et développement est consacrée à la lutte contre la toxicité des comportements en ligne", affirme le chercheur Nicolas Besombes. Un circuit féminin a été créé pour valoriser les jeunes joueuses et des sanctions sévères sont prises pour lutter contre les comportements toxiques sur les canaux de discussion de Valorant. "Quand une personne est toxique sur Valorant, elle peut-être privée de son micro pendant 15 jours", note DiAmOnd. 

"Dans une équipe mixte, on va toujours devoir montrer qu'on est l'égal d'un mec"

DiAmOnd

joueuse de l'équipe "Valorant" chez MCES

Même avec ces mesures, les cinq joueuses de la team MCES apprécient de former un collectif féminin pour être à l'abri de comportements machistes. "Entre filles, il y a moins la pression de faire ses preuves. On a rien à prouver aux autres, alors que dans une équipe mixte on va toujours devoir montrer qu'on est l'égal d'un mec", poursuit DiAmOnd. Même sur Valorant, le sexisme est caché dans les recoins. Dans les parties ouvertes à tous en ligne, un algorithme place des joueurs inconnus les uns avec les autres pour former une équipe de cinq. Quand des gamers découvrent qu'une fille s'est glissée avec eux, ils ne lui pardonnent bien souvent aucune erreur. "J'ai vu beaucoup de réactions de joueuses sur Twitter. Elles y témoignent du fait qu'elles ont pris un flot d'insultes à partir du moment où leur voix féminine a été audible par les autres joueurs lors d'une action. Dans les matchs où les parties comptent pour votre classement sur Valorant, il y a vite des remarques sur votre genre si vous êtes une fille", rapporte Laura "Nasty" Dejou. 

Le danger d'une bulle féminine hermétique

C'est là que les tournois 100% féminins prennent tout leur sens sur Valorant ou ailleurs. "Cela permet à des joueuses qui débutent de se faire une place dans un monde où les gars prennent beaucoup de place", estime DiAmOnd. Mais certaines gameuses jugent que la mixité est un formidable atout dans l'esport et que les bulles féminines ne doivent pas diviser la scène. "J'ai toujours peur que les équipes et les compétitions 100% féminines finissent par créer une scission à long terme entre les femmes et les hommes. Je préférerais que les femmes se sentent bien partout, mais c'est encore utopique", dit Servane Fischer de Women in Games France.  

Laura "Nasty" Dejou a en tête l'exemple de Counter Strike où un circuit féminin avait été créé dans l'optique, un jour, de fusionner les classements hommes et femmes. Mais le sexisme n'a pas assez reculé dans les parties multijoueur pour en arriver là. "Ils n'ont jamais réussi à ressouder les deux communautés", remarque "Nasty". 

Sur Valorant, un monde virtuel tout neuf, les membres de la team MCES espèrent un autre horizon. En attendant la création d'un vrai circuit professionnel sur ce jeu, elles visent une belle performance en juillet prochain lors de la Lyon e-Sport, tournoi majeur du calendrier français qui met pour la première fois Valorant à son programme en 2021.

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