Festival d’Avignon 2023 : un hommage nécessaire et touchant aux précaires en marge de la société avec "Welfare" en ouverture

Julie Deliquet a ouvert la 77e édition du festival d’Avignon avec "Welfare" du réalisateur américain Frederick Wiseman. Une plongée longue et difficile dans le quotidien des bénéficiaires de l’aide sociale, reflet de la misère humaine.
Article rédigé par Yemcel Sadou
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min
Les comédiens du spectacle d'ouverture du 77e Festival de théâtre d'Avignon, "Welfare", se produisent sur scène au Palais des Papes lors d'une répétition générale le 3 juillet 2023 (CHRISTOPHE SIMON / AFP) (CHRISTOPHE SIMON / AFP)

La Cour d'honneur du mythique Palais des papes d'Avignon se remplit lentement. Sur scène, des comédiens en blouses grises démontent un camp d'urgence en le vidant de ses lits pliables et de ses couvertures. Le camp se transforme progressivement en gymnase des années 70 avec ses casiers métalliques, ses vieux ballons de basket ou ses robinets d'époque.

Les spectateurs se retrouvent dans de grandes accolades et embrassades. On sent l'attente et l'effervescence pour cette soirée d'ouverture de la 77e édition du festival d'Avignon, mercredi 5 juillet. Tiago Rodrigues, directeur du festival, et Julie Deliquet, metteure en scène de Welfare, le spectacle d'ouverture, se tiennent dans un coin des gradins en discutant avec de grands gestes. On aperçoit des habitués comme Valérie Pécresse et Jack Lang mais aussi la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak.

"La pièce peut résonner avec les Français"

Welfare est tiré d'un documentaire de Frederick Wiseman des années 70, une immersion dans un bureau d'aide sociale new-yorkais aux côtés des populations les plus précaires de la société américaine. Le réalisateur se trouve justement à quelques pas de la scène. "J'ai beaucoup d'admiration pour le travail de Julie. Je crois que la situation de mon film existe partout. Les règlements diffèrent selon les pays, mais il y a des gens pauvres, handicapés mentalement ou physiquement partout. Ils ont besoin de l'aide de l'Etat. La pièce peut résonner avec les Français", nous a-t-il expliqué.

"La raison pour laquelle j'ai tourné ce film est la même que Julie. Les personnes qui n'ont aucune connaissance ou empathie pour ce monde, les autres, les gens pauvres, doivent commencer à en acquérir", a-t-il poursuivi avant le début de la pièce.

Julie Deliquet s'avance avec Tiago Rodrigues, micro à la main. "Je vous invite toutes et tous à partager une minute de silence en hommage à Nahel". Le silence est solennel dans l'immense Cour d'honneur. On entend la douce brise parcourir les visages et les murs du monument. "Merci", lance Julie Deliquet. La pièce peut commencer.

Quand l'enfer administratif devient enfer humain

La pièce commence d'emblée en pleine action. On refuse le dossier d'une femme à l'aide sociale, car ses documents ne sont plus valables. La tension monte, l'incompréhension aussi. Les agents administratifs détectent une erreur, demandent de repasser, de se procurer de nouveaux documents. "Qu'est-ce que je fais pendant ce temps ? Je ne toucherai plus de chèques ? "

Cette question demeure inlassablement dans la pièce. Les personnages courent après des chèques d'une centaine de dollars qu'ils ne reçoivent pas parce que leur adresse a changé ou qu'ils n'ont pas les bons documents pour leur dossier. "Des papiers, y'a que ça des papiers !", hurle un ancien vétéran de guerre en jetant une pile de formulaires.

Ces scènes, inspirées du documentaire de Wiseman, ne sont pas d'un autre temps. Elles ont encore lieu dans des centres sociaux, y compris en France. La pièce bouleverse par son caractère profondément réel. On oublie qu'il s'agit de comédiens tant la situation est désespérément vraisemblable.

Ces personnages sont une mère de famille enceinte avec plusieurs enfants à charge et un mari qui a déserté le foyer familial, une femme sans domicile fixe épileptique et handicapée, jugée inapte à travailler et rejetée par sa famille. C'est un ancien fonctionnaire, lui aussi jugé inapte à travailler après un séjour à l'hôpital de sept mois, qui a tout perdu. C'est madame Johnson, récemment opérée, qui subit des erreurs de dossier à répétition.

Quand la vie devient survie

Le spectateur est vidé de toute énergie tant les situations sont complexes. La pièce détruit les préjugés autour des "profiteurs" d'aides publiques. Julie Deliquet nous révèle avec brio l'envers du décor des bénéficiaires et agents de l'aide sociale. Des manques de moyens, de personnel, et toujours plus de bénéficiaires. Cette pièce d'utilité publique, par sa précision, montre les plus marginalisés des sociétés, ceux qui passent leur temps à courir après des chèques pour espérer survivre.

La mise en scène laisse toute la place aux dialogues des personnages. Aucun objet ne vient la perturber ou se mettre au milieu des prises de paroles. Ces dialogues captent ainsi toute notre attention et nous tiennent en haleine. D’une grande brutalité, les mots sont assénés avec de fortes émotions dans la voix.

"Trouvez un boulot", lance, excédée et épuisée, une agente administrative. "Ils vous donneront de l'aide." Qui se cache derrière ce "ils" sans visage et sans nom ? Qui est responsable de la misère ? Nul ne le sait ou ne l'assume clairement. Les personnels administratifs se renvoient la balle. La confusion règne pour déceler l'erreur administrative ou l'erreur de service. Au milieu, les bénéficiaires s'enfoncent toujours plus dans la détresse et la pauvreté.

L'attente kafkaïenne devient insupportable, comme la détresse des personnages. Personne ne voit le bout du tunnel. On donne des rendez-vous des mois plus tard. Même lorsque le centre ferme ses portes, les bénéficiaires continuent d'errer comme des fantômes dans le gymnase. Quand cette errance prendra-t-elle fin ?

"Welfare" de Julie Deliquet en tournée dans toute la France

Du 27 septembre au 15 octobre 2023 au Théâtre Gérard Philipe, Centre dramatique national de Saint-Denis

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