Festival Off Avignon 2023 : ou comment Myriam Boyer a "apporté un bouquet de chansons à Gérard Vantaggioli" pour en faire du théâtre

Myriam Boyer est pour la quatrième fois dans le Off d’Avignon avec "Juste un souvenir", un spectacle écrit à partir du répertoire de la chanson française, devenue "toute seule" une pièce sur le temps qui passe.
Article rédigé par Jacky Bornet
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
Myriam Boyer à Avignon (2022). (LAURENT VU/SIPA / SIPA)

Rencontrée en 2019 pour Louise au parapluie dans le Off, Myriam Boyer y revient cette année avec Juste un souvenir, au Théâtre du Petit Chien (salle du Chien qui Fume), jusqu’au 29 juillet. Nous lui avons demandé comment s’est créé ce bijou de pièce, à partir de textes de la chanson française – Damia, Fréhel, Cora Vaucaire, Vian, Mouloudji, Aragon -, dits, joués et non chantés, pour atteindre une telle émotion, et incarner la sensation du temps qui passe.

Dans le cadre feutré du restaurant 75, presque en face du Petit Chien où la comédienne donne son spectacle tous les jours à 19h30, écartée des terrasses bruyantes et chiches en ombre, Myriam Boyer nous a confié tout le coeur qu’elle a mis dans Juste un souvenir.

Franceinfo Culture : Comment Juste un souvenir a été écrit à partir de chansons du répertoire français, pour évoquer avec tant de présence le passage du temps ?

Myriam Boyer : Oui, c’est fou. C’est la magie. J’ai apporté un bouquet de chansons à Gérard Vantaggioli (metteur en scène) avec l’objectif de les dire. Je les ai toujours portées en moi. J’aimais beaucoup Damia, Fréel, j’aimais Gréco, Cora Vaucaire. Cela remonte à l’époque où je suis montée à Paris en 1967. J’étais déçue alors de voir la fin des cabarets. On ne pouvait plus faire carrière comme toutes ces femmes que j’adorais. C’était dommage, parce que je me voyais faire cela. Je me suis donc dirigée vers la comédie, car intérieurement, je voulais avoir ce rapport direct avec le public, en interprétant des textes. Quand j’ai donné toutes ces paroles de chansons à Gérard (Vantaggioli), il en a fait un montage. Je lui ai dit qu’il fallait que toutes ces strophes s’enchaînent pour raconter une histoire. Au fur et à mesure qu’il me donnait des textes, je trouvais que le résultat était très poétique. J’intervenais, en lui suggérant de mettre quelque chose, parce qu’à un endroit le texte était un peu sec. Et au bout des premières répétitions, est apparu le trajet d’une femme, par hasard, ce que nous n’avions pas voulu au départ. C’était incroyable.

Oui, votre personnage est l’histoire, il crée la dramaturgie.

À l’époque de ces artistes, toutes les chansons avaient un petit scénario. Quand on dit chanson réaliste ou chanteuse réaliste, on se réfère à une façon très particulière d’exprimer un répertoire. J’avais envie de me lancer dans cette interprétation, de retrouver ce rapport entre un texte et le public, d’échanger dans l’émotion, dans l’intériorité de chacun. De se retrouver en commun, de parler d’amour, ce que l’on ne sait plus faire. À l’époque, les artistes en parlaient, et on a besoin de cela. C’est toujours là, les ruptures, les retours, les joies et les douleurs. J’ai vu des jeunes femmes de vingt ans après le spectacle qui étaient ravies, touchées, qui avaient pleuré au spectacle. C’est ce retour que j’espérais. C’était culotté à l’époque de Fréhel, dans les années trente, de chanter La Coco. C’est très beau, "il y a des mots qui s’effacent dans la glace". C’est extraordinaire d’aligner ces mots français, dans cette belle langue. C'est inimaginable de voir Boris Vian écrire dans Le Piano, "J’arrivais d’un piano, d’une drôle de musique" c’est magnifique. Avec des rêves de gosse à la clé, des amours, des noces, ça me bouleverse. J’ai un immense plaisir sincère à raconter cela tous les jours. Quelqu’un m’a dit : "Tu nous as fait une caresse", c’est joli.

Vous étiez sûre de ce projet ?

Quand je l’ai donné à Gérard (Vantaggioli), je lui ai dit : "peut-être que je vais dans le mur, mais j’ai envie, je veux me faire plaisir et on verra bien.". Je voulais qu’il y ait des choses importantes, en rapport avec nos peurs du moment, avec l’Ukraine par exemple. Quand Damia chantait "Les Corbeaux dans les champs" au moment de la guerre, elle en a traversé deux, c’était incroyable. C’était des chansons humanistes. Comme la chanson d’Anne Sylvestre où elle dit " J’aime les gens qui doutent", c’est magnifique.

L'affiche de "Juste un souvenir" de Myriam Boyer et Gérard Vantagioli (2023) (DR)

Vous avez picoré des strophes, comment avez-vous procédé ?

Parfois les chansons sont en entier, parfois non. Par exemple pour C’est ainsi que les hommes vivent d’Aragon chanté par Léo Ferré, je n’ai retenu qu’une partie, car à partir d’un moment, il évoque la prostitution, donc ça ne rentrait pas dans mon histoire, je me suis approprié ces textes.

C’est vous qui avez proposé toutes les chansons ?

Oui pour C’est ainsi que les hommes vivent et pour la majorité, parce qu’elles me tenaient à cœur. L’idée m’est venue de Jean-Paul Rouves, dont j’avais vu un sketch où il disait des textes de chansons des années 60-70, de Dave, Claude François, Sardou… J’ai trouvé que c’était une super idée pour une comédienne de ne prendre que les textes, car si on croit les connaître, on a en fait la mélodie en tête, alors qu’ils sont plus forts et intéressants quand ils sont isolés de la mélodie. Cela devient narratif et poétique, avec ce thème du temps qui passe, qui revient souvent dans ces chansons. Mouloudji avec Que le temps passe vite, Ferré, Avec le Temps, Des souvenirs de l'avenir de Serge Reggiani… On n’ose pas en parler, alors qu’on est fiers d’avoir ce répertoire, et d’avoir vécu avec ces chansons. Mes 75 ans, je les adore, parce que j’ai vécu tout cela, et que j’ai toujours la même émotion aujourd’hui. Mon personnage le dit d’ailleurs dans la pièce : "J’aime ma jeunesse et elle est là". Faire comprendre cela à des jeunes est important et intéressant, car à leurs yeux avec l’âge, nous ne sommes plus vivants, et c’est pareil pour l’amour qui ne serait plus. Les chanteurs et chanteuses que je reprends ont commencé tard leur carrière, leurs chansons sont matures, alors qu’aujourd’hui, après soixante ans, tu n’existes plus. Les chanteurs et chanteuses commencent de plus en plus jeune. Je voulais remettre en valeur le sentiment que c’est beau de vivre et d’avoir vécu, en remettant les sentiments au premier rang. Il y a moins de sentiment me semble-t-il chez eux, alors que quand on leur en donne, ils sont preneurs. J’aime les faire revenir dans ce champ.

Ce n’est pas votre premier Avignon, que venez-vous chercher ici ?

Je ne suis pas venue si souvent. Je suis venue en 1970, j’ai joué Fréhel en 2012, Louise au parapluie en 2019, et quatre ans après aujourd’hui. Mais c’est vrai que cela marque, c’est une belle idée. Comme je dis toujours, à Avignon, on est tous pareils, artiste et public, on peut se tromper, passer à côté de quelque chose, cela peut s’arrêter comme être un succès, j’aime que cela soit le public qui décide. Il n’y a plus tellement d’endroits où cela se passe comme ça. Aujourd’hui, il faut être médiatisé, beaucoup de facteurs entrent en jeu, si vous êtes dans tel théâtre, avec tel attaché(e) de presse, tel metteur en scène, alors qu’ici, on remet un peu les pendules à l’heure.

Trouvez-vous que l’objectif de Jean Vilard de donner accès à tous au théâtre dans sa diversité perdure à Avignon ?

Dans le In pas du tout. Si on pense à Vilard on pense In, automatiquement, c’est ce qu’il a inventé, le Off est venu après. Et de ce point de vue, le festival s’en est éloigné. S’il voyait cela, il serait dingue. C’est devenu exactement le contraire de ce qu’il voulait. Depuis plusieurs années, le côté élitiste qu’on reproche au théâtre s’est accentué. Peut-être que maintenant ça va changer (allusion au changement de direction du festival). Mais pour le Off par contre, on y trouve tout ce que voulait Vilard. La seule chose qui cloche aujourd’hui, c’est le fric. Un spectacle c’est 20, 30 euros. Je crois que tout le monde n’a pas ce budget. Et les gens ne sont pas là pour voir un seul spectacle, cela entraîne des locations, la restauration…, c’est trop cher. Hugues Leforestier, le trésorier des Molières, me disait justement, qu’il allait falloir faire quelque chose. Pour tout le monde, les compagnies, les acteurs, avec la flambée du prix des salles qu’ils louent pour leurs représentations, ce n’est plus possible. Je ne sais pas comment on y arrive, je sens que le public en pâtit. Même s’il y a du monde dans les salles, le public reste "choisi", on n’est pas revenu au public populaire que voulait Villard, depuis longtemps. Cette audience se retrouve chez les humoristes, car pour cela les gens sont prêts à payer. Mais ce n’est pas du théâtre, alors qu’ils pensent que cela en est. Le théâtre y perd, en réflexion, en échange d’idées, en partage qu’il provoque, cette frange du public s’est raréfiée. J’aimerais que l’on revienne à plus de proximité, venant d’un milieu populaire, pas parce que c’était mieux avant, mais pour retrouver ce que ce qui se passait dans l'air du temps, quand j’écoutais Edith Piaf, parce que cela fait du bien, à tout le monde.

Vous parvenez à voir des pièces du festival ?

Non, j’en suis incapable. Je ne peux même pas lire une autre pièce. C’est pénible d’être comme ça. J’aimerais être plus légère quand je ne suis pas sur scène. Mais ça commence dès le matin, pour aller jusqu’au soir. C'est terrible.

Juste un souvenir
De Myriam Boyer et Gérard Vantaggioli
Sur des textes de Jean Cocteau, Damia, Fréhel, Cora Vaucaire, Jacques Prévert, Boris Vian, Mouloudji, Aragon...
Mise en scène : Gérard Vantaggioli
Avec : Myriam Boyer et la participation de Philippe Vincent
Jusqu'au 29 juillet, tous les jours 19h30
Théâtre du Petit chien (Salle du Chien qui fume)
76 Rue Guillaume Puy, Avignon
Téléphone : 04 90 85 25 87

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