"En finir avec Eddy Bellegueule" : "Dans une autofiction, distinguer le vrai du faux est un faux problème"

Phénomène littéraire, le livre d'Edouard Louis décrit l'enfance difficile d'un jeune homo. Il est au cœur d'une polémique liée à la dimension autobiographique du roman. Interview avec Philippe Vilain, auteur de "L'autofiction en théorie".

Edouard Louis, l\'auteur d\'\"En finir avec Eddy Bellegueule\", sorti en janvier 2014.
Edouard Louis, l'auteur d'"En finir avec Eddy Bellegueule", sorti en janvier 2014. (JOHN FOLEY / EDITIONS DU SEUIL)

Un homo rejeté par sa famille, un milieu social défavorisé, un village de Picardie austère, un gamin tabassé à l'école... C'est la vie d'Edouard Louis, 21 ans, étudiant à l'Ecole normale supérieure. Il la raconte dans son roman En finir avec Eddy Bellegueule (Seuil), un poignant témoignage sur l'exclusion, le rejet, la honte, la fuite puis la renaissance. Sorti début 2014, le livre est le succès de la rentrée littéraire de janvier et sera dans les conversations au Salon du Livre, qui se tient du 21 au 24 mars à Paris.

Il a aussi suscité un début de polémique liée à la dimension autobiographique du roman. "Des journalistes vont dans le village de mon enfance pour 'aller voir'", regrette Edouard Louis. Une référence notamment à l'enquête du Nouvel Obs"Qui est vraiment Eddy Bellegueule ?", qui décrit une famille et un village "ulcérés par le portrait" qu'Edouard Louis a fait d'eux. L'auteur a répondu de façon virulente à cette l'enquête, sur son site. 

"Je m’aperçois que ce qui gêne dans mon roman, son aspect le plus subversif peut-être, c’est de dire que ce que j’écris a été vécu", se défend l'auteur dans les Inrocks, tout en soulignant le caractère littéraire de son roman. Avant lui, on ne compte plus les procès d'écrivains attaqués par des proches qui se sont reconnus dans leurs œuvres : Christine Angot, Lionel Duroy, Marcela Iacub... La confrontation du réel au récit romanesque est souvent électrique. Un romancier a-t-il le droit de tout écrire ? Entretien avec Philippe Vilain, écrivain et auteur de L'autofiction en théorie (Transparences, 2009).

Francetv info : En tant qu'écrivain, Edouard Louis peut-il prendre des libertés tout en écrivant sur sa vie ?

A partir du moment où la mention "roman" figure clairement sur son livre, c'est une démarche complètement stupide de rechercher une "vérité". Edouard Louis nous incite à lire son texte comme un roman. La mention "roman" crée tout un horizon d'attentes, elle oriente vers une construction fictionnelle, un univers romanesque. 

Est-ce que c'est vrai ? Est-ce que c'est faux ? C'est un faux problème. 

Comprenez-vous que le lecteur soit tenté de se demander quelle est la part de vérité dans ce type d'œuvre ?

Non, je ne comprends pas. J'ai beaucoup de difficultés avec cela parce que, pour moi, ça n'a pas d'intérêt littéraire. Ces questions, ce sont des intérêts et une curiosité extra-littéraire. Cela n'apporte rien. On ne peut pas lire un roman comme on lit un magazine, en essayant de percevoir derrière la personnalité des stars qui nous sont présentées si c'est bien vrai qu'ils ont trompé untel ou untel... Ce qui compte, c'est de se laisser porter par la construction que l'auteur nous offre, par sa sensibilité, par le choix des mots... C'est la mise en fiction de sa vie qui est importante. 

Est-il facile pour un auteur de mélanger son vécu avec des éléments romancés ?

Philippe Vilain : Je ne me pose pas cette question de cette façon. Il me semble que lorsqu'on écrit, on écrit toujours depuis un lieu qui est soi, que l'on écrive de la pure fiction ou de la pure autobiographie. Tout ce qui nous arrive en écrivant provient de notre sensibilité, de notre intelligence et de la façon dont on a appréhendé notre expérience et notre vécu. L'opération fiction se réalise plus ou moins consciemment, sans qu'on y songe vraiment.

Est-ce qu'user de la fiction peut aider à raconter des moments douloureux ou des blessures ?

L'autofiction peut être effectivement, pour certains auteurs, un moyen de maquiller, de déguiser une partie de soi, parce qu'on en a un peu honte, mais qu'on a besoin de l'écrire, ou parce qu'on veut protéger sa vie, ne pas blesser d'éventuels proches... 

Mais on peut donner des contre-exemples. Annie Ernaux, Christine Angot ou encore Catherine Millet ont pris un parti inverse. Elles en ont même fait une sorte d'exigence et de principe d'écriture où elles livrent sans écran, sans masque confessionnel, la vérité de leur expérience et de leur vécu. Elles en ont fait une ressource de leur écriture.

Edouard Louis est accusé par sa famille d'avoir menti, de trahir la vérité...

Je me garderai de commenter le cas précis d'Edouard Louis, mais c'est toujours embêtant quand cela crée des drames. Moi-même, j'ai été l'objet d'un texte et j'ai fait objets d'autres personnes dans d'autres textes. Tout dépend de la limite que s'impose chaque auteur. Le mieux est d'en parler avec une neutralité qui interdirait ou empêcherait toute forme de jugement.

Par ailleurs, on ne se plaint pas d'un portrait élogieux. On ne se plaint donc pas d'avoir été écrit, mais d'avoir peint sous un certain jour, sous un profil qui ne nous convient pas. Donc, c'est finalement un réflexe de la vanité... Mais on est toujours flatté qu'un écrivain parle de soi, même si c'est de façon négative. Accorder à quelqu'un un texte, c'est le reconnaître, c'est une reconnaissance supérieure, et pour la postérité. 

Le problème avec une autofiction, c'est ce qu'on appelle l'ambiguïté générique. C'est-à-dire sa capacité à se présenter et à endosser les fonctions d'une fiction et d'une non-fiction en même temps. Mais c'est tout ce qui fait son intérêt. Elle va nouer avec le lecteur un pacte un peu pervers parce que ça rend problématique toutes les tentatives pour saisir le sens profond d'une autofiction. De fait, le lecteur est condamné à soupçonner, et déduire la véracité de cette vie derrière l'opération de fiction. En même temps, cette ambiguïté permet à l'auteur de faire passer des éléments de sa vie en fraude, aux douanes du roman et de l'autobiographie.