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"Il y a des viviers de savoir-faire partout en France" : l'enjeu de la formation et de la transmission pour les marques de mode

Des entreprises made in France, conscientes des méfaits de la délocalisation, ont choisi de ranimer l’industrie textile française en pérennisant des savoir-faire. Rencontres et explications avec les marques Le Slip Français, Broussaud, 1083 et B. Solfin.

Article rédigé par Corinne Jeammet
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 8 min
Dans les ateliers de la marque 1083 (DR)

Ancrées en France, des marques de mode ont opté pour le circuit court qui permet de redynamiser des territoires tout en revalorisant des savoir-faire textiles locaux. Mais pour les pérenniser, Le Slip Français, Broussaud, 1083 et B. Solfin ont dû former à leurs métiers, le plus souvent en interne car beaucoup de formations ont disparu. A chaque entreprise sa méthode, explications passionnantes des quatre dirigeants.

"Depuis 30 ans la filière textile française a beaucoup diminué. Dans les années 90, il y avait 460 000 emplois en France, aujourd'hui cela se stabilise autour de 60 000, donc 80 % des emplois textile sont partis et il reste 1/5e des ateliers. Mais les machines sont toujours là, le savoir-faire aussi. Il y a toujours un écosystème de gens qui ont le savoir-faire mais ils sont vieillissants. Il y a des viviers activables de savoir-faire partout en France" constate Guillaume Gibault, le fondateur de la marque Le Slip Français.

Le Slip Français : "un ancien patron d'usine a été notre formateur"

Fondée en 2011 par Guillaume Gibault, Le Slip Français travaille, entre autres, avec huit fabricants-partenaires certifiés Origine France Garantie et huit labellisés Entreprise du Patrimoine Vivant.

"Autant dans notre métier du sous-vêtement, il y a toujours des usines textiles avec des unités de production sur lesquelles on peut s'appuyer et accompagner notre croissance depuis 10 ans, sur certains produits comme le chausson, il n'y a plus personne". Avec la Covid 19, la charentaise est devenue un accessoire de mode et face à la demande qui a excédé les capacités de production du Slip Français, la marque - qui collabore déjà avec les quatre derniers fabricants de chaussons français - a ouvert en octobre 2021 La Manufacture de pantoufles. 

L'atelier fabrique 5 à 600 paires/semaine et prévoit 20 000 paires en 2022. Pour Guillaume Gibault, il est facile de trouver du matériel : "nous avons investi dans cinq machines anciennes avec la volonté de former des gens. Mais on a structuré le projet en s'associant avec un atelier de maroquinerie avec qui on travaillait déjà", la marque Léon Flam relancée en 2011 par Louis Epaulard et Guillaume Gibault (son arrière-petit-fils). Cette ligne de fabrication est intégrée à l’usine Léon Flam de Châtillon sur Indre, qui connaissait un formateur spécialisé dans la chaussure avec 40 ans de métier. "Cet ancien patron d'usine a été notre formateur. Il a travaillé avec nous sur toute la mise en place du projet pendant six mois. Là, il termine sa mission d'accompagnement et on devient autonome. Il nous a aidé dans l'achat des machines et dans la formation des ouvriers et des ouvrières (5 personnes) mais aussi dans toutes les opérations tout au long de la chaîne de production. Après, il continuera à nous suivre et interviendra ponctuellement".

La marque Le Slip Francais a ouvert en 2021 La manufacture de pantoufles   (DR)

Broussaud : "on a mis en place un plan de formation en interne"

Avec la certification Origine France Garantie et le label Entreprise du Patrimoine Vivant, la manufacture Broussaud est une référence de la chaussette made in France. Située en Haute-Vienne, depuis trois générations, elle fabrique pour 150 marques et a lancé la sienne en 2020. Mais son dirigeant Aymeric Broussaud - qui a repris en 2006 l'entreprise de ses parents en liquidation - a des difficultés à embaucher par manque de formation au niveau national. 

Pour lui, le constat est clair : "Il y avait déjà un retour au made in France et avec la Covid 19, il y a eu un phénomène d'accélération pour les Français qui ont les moyens, car le made in France coûte cher mais la chaussette est un produit qui reste accessible". Mais pour répondre à la demande de chaussettes à motifs à trous, un produit qui surfe sur la tendance, il faut des machines. Le dirigeant éligible à France Relance (dispositif de l'Etat pour aider les industries) a présenté un dossier sur l'automatisation et l'investissement productif et "sur notre investissement de 1,4 millions d'euros, on a une aide de 30%". 

Mais le matériel ne suffit pas, souligne-t-il. "On vit le modèle de réindustrialisation français et si je veux un technicien qualifié, soit je le débauche chez un des cinq derniers fabricants français, soit je cherche de la main d'oeuvre à l'étranger, soit je forme car il n'y a plus d'école textile dans la chaussette". Sa solution : "on a fait passer un diplôme de formateur agréé à notre directeur technique puis on a mis en place un plan de formation en interne. On recrute des profils qui ont zéro expérience dans la chaussette. On a créé une mini école au sein de l'entreprise : l'idée, c'est d'avoir un savoir qui se transmet de technicien en technicien et d'opérateur en opérateur. Les nouveaux sont accompagnés par les anciens qui les forment. On a créé des tutoriels". 

1083 : "on a monté l'école du jean"

Installée depuis 2013 à Romans-sur-Isère dans la Drome, la marque 1083, qui produit des jeans en coton bio et propose un vestiaire 100% made in France, travaille avec 7 ateliers : "5 sont des sous-traitants, que l'on fait grandir au fur et à mesure que la marque 1083 grandit car pour créer une filière robuste, il faut diversifier la production pour partager le risque" souligne Thomas Huriez. 1083 a deux ateliers en propre : un à Romans (petites séries et prototypes, soit 5 à 10 000 jeans/an) et depuis novembre 2021 à Rupt sur Moselle dans les Vosges, un atelier de confection de jeans dont une partie des couturières est actuellement en formation.

Pour Thomas Huriez, "il faut vivre la galère de relocaliser pour mesurer la valeur de nos savoir-faire". Pour qu'un atelier fonctionne, il faut du matériel "mais ca c'est le plus facile : parce que si on est sur des perspectives de développement - comme c'est le cas dans le made in France - on trouve les financements. L'enjeu, il est humain avant tout : il faut trouver les bonnes personnes en terme de compétences et surtout, celles qui vont constituer la culture de l'atelier". L'écosystème pour gérer les aléas - les réparateurs, les mécaniciens... - a aussi son importance. "La formation concerne autant la partie production que ce qui est annexe, sinon on est fragile au moindre problème", précise-t-il encore, fort de huit ans de relocalisation.  "Quand on part d'une feuille blanche on est fragile, quand on part d'un atelier existant - comme quand on a repris Tissage de France - on commence avec une capacité de résistance aux grains de sable plus importante", souligne encore Thomas Huriez.  

A l'atelier de Rupt sur Moselle, où le matériel neuf est le plus moderne qui existe, les dix premières couturières sont arrivées en novembre. Les dix autres débutent en janvier 2022. L'atelier va produire 10 000 jeans par mois. "On a fait à Rupt sur Moselle, la même chose qu'à Romans-sur-Isère, on a monté l'école du jean pour redévelopper le savoir-faire de la confection des jeans". Sa solution : un consortium d'acteurs locaux qui coopèrent pour amener des demandeurs d'emploi à un diplôme et à un emploi. "On a réuni autour de la table Pôle emploi, le Greta, les lycées techniques et les formations professionnelles pour cartographier les dispositifs d'accompagnement", explique Thomas Huriez, qui précise qu'ils ont fait un recrutement "non pas sur la base des diplômes et de l'expérience mais sur celle de la dextérité". Puis, poursuit-il, "on a mis en place un cycle de formation avec le Greta et le lycée professionnel de Thaon-les-Vosges pour former ses néo couturières dont la plupart n'avaient jamais touché une machine à coudre". Ensuite ces dernières ont fait un stage en entreprise entre 2 et 4 mois - "parfois chez nous, parfois ailleurs. On avait formé 3-4 couturières expérimentées en amont qui ont accueilli les 10 premières couturières formées en novembre dernier. Elles formeront les dix autres en janvier". 

B. Solfin : "chaque nouvelle est parrainée par une plus ancienne qui la forme sur son métier"

En 2010, quand la marque B. Solfin reprend les tricots Philips implanté à Villers-Bocage en Normandie, elle sauve de la liquidation un atelier local de confection, doté d'un savoir-faire de tricotage-maillage depuis 1930 ainsi que 30 emplois.

Mais si l'acquisition de ce patrimoine industriel français lui permet de lancer sa nouvelle ligne, La Française par B. Solfin, ces métiers artisanaux, qui ont fait la renommée du tricotage français, tendent à disparaître et l'entreprise doit réagir : "Depuis 10 ans, nous formons régulièrement de nouveaux collaborateurs à nos métiers de la confection : remmaillage, raccoutrage ou couture. Ces formations sont réalisées en interne par des salariés qui sont dans l’entreprise depuis parfois plus de 30 ans et qui transmettent leur savoir-faire au quotidien" explique son PDG qui rajoute : "Pour que cette transmission se fasse et qu’un lien se tisse entre les générations, nous avons mis en place un tutorat où chaque nouvelle est parrainée par une plus ancienne qui la forme sur son métier. C'est une nécessité car nos métiers de la confection ne bénéficient plus de formations scolaires et nous devons donc nous-mêmes assurer la transmission de notre expertise" insiste Ludovic Samson.

Mais même si le PDG de B. Solfin et de La Française par B. Solfin a trouvé des solutions, il a des difficultés à recruter. "La formation prend plusieurs années car le bon geste ne s’acquiert que par la répétition et la pratique au quotidien. Tous les collaborateurs, que nous avons formés, ne font hélas que remplacer les départs à la retraite de nos anciennes collaboratrices car nous avons énormément de mal à recruter des salariés sur ces profils. Notre développement est, d’ailleurs, limité par le manque de candidats postulant à nos offres d’emplois, souvent par manque de connaissance où par une image vieillissante de nos métiers". L'entreprise communique de plus en plus en externe sur ces métiers, via les réseaux sociaux, pour attirer de nouveaux candidats.

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