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Les huit secrets de "Babylon" par Damien Chazelle : "Chaque fois que je trouvais quelque chose de choquant, il fallait que ce soit dans le film"

Le cinéaste franco-américain était à Paris pour la promotion de son nouveau film, sorti au cinéma mercredi 19 janvier. En huit points, voici les secrets de "Babylon" à travers le regard du réalisateur.

Article rédigé par Jacky Bornet
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min
Le réalisateur Damien Chazelle lors du tournage de "Babylon".  (PARAMOUNT PICTURES)

Damien Chazelle a donné une conférence pour son nouveau film Babylon dans un parfait français, étant franco-américain. Son quatrième long-métrage, après Whiplash, La La Land et First Man a pour sujet l’âge d’or du Hollywood des années 20, au moment du passage du muet au parlant. Le cinéaste parle de sa fascination pour l'époque, de son métier de metteur en scène et de ses rapports avec la Mecque du cinéma.

Quinze ans de réflexion

"J'ai commencé à penser à ce film, il y a quinze ans. Je voulais que ce soit un film de contraste, sur le paradoxe de Hollywood, qu’il y ait ce mélange des extrêmes, fait de hauteur et de bassesse. Chaque fois que je trouvais quelque chose qui me choquait, je me disais qu’il fallait que cela soit dans le film. Car cela ne correspondait pas à ce que j’avais en tête sur les années 20. Hollywood est très doué pour créer l’illusion, pour raconter des histoires et parfois des mensonges. Il y a toute une histoire cachée, que l’on trouve dans les anecdotes, les souvenirs autour du sexe, de la drogue, des meurtres sur les plateaux de tournage… Toutes les choses sordides, plus sombre et moins glamour, c’est ce qui m’intéressaient le plus."

L’art du plan séquence

"C’était presque comme (diriger) une comédie musicale. J’ai travaillé avec la même chorégraphe que sur La La Land. On a eu des danseurs, des extras, des figurants, on a fait des répétions, c’était très précis, avec la musique sur le plateau. Mais le challenge, contrairement à La La Land, était de cacher la chorégraphie et que tout semble naturel, fluide et spontané."

La collaboration avec le compositeur Justin Hurwitz

"À chaque fois que j’ai un scénario terminé, je le fais lire à Justin et il commence à jouer au piano tout simplement. On cherche au début des mélodies, des thèmes, juste pour trouver un peu le début de ce que va être la musique plus tard. Pour moi, la musique, c’est le temps, l’émotion, un personnage, même si ce n’est pas le sujet du film. Ça m’aide beaucoup à trouver comment je vais tourner. Pour Babylon, j’ai dessiné les cadres et j’ai utilisé la musique pour m’aider dans cette démarche. Puis on a eu la musique sur le plateau et ça, c’est très pratique pour les acteurs, car tout le monde sait ainsi ce que l’on veut faire, le temps total de la séquence, du film, son rythme. Enfin, lors du montage, la musique change. Je travaille avec Justin et Tom Cross, mon monteur, on est tous les trois sur la table de montage. La musique est présente dès la conception du film, jusqu’au mixage."

Maîtrise et improvisation

"C’était un peu les deux. Tout était écrit et j’ai beaucoup dessiné aussi, il y avait un planning très, très précis parce qu’il fallait que le spectateur voie un grand film, alors que nous n’avions pas un budget énorme (90 millions de dollars NDLR). Il fallait que chaque centime se voit à l’écran. Pendant le tournage avec les acteurs, c’était de mon devoir de réaliser ce que l’on avait décidé à l’avance, tout en jouant des accidents qui surviennent, des surprises, avec aussi un peu d’improvisation. Cela dépend de chaque acteur, de chaque scène, de chaque moment, mais toujours en essayant de trouver un petit côté documentaire, donc étudié, précis, sinon faisons un dessin animé. Il faut trouver des moments surprenants, un peu voyeur, tout en restant humain, même en jouant avec l’artifice."

La dynamique du film

"C’était important de donner une dimension physique au film. Je voulais donner l’impression aux spectateurs d’être sur les tournages, qu’on sente la sueur et le soleil qui brûle, et la musique qui nous entoure. Oui j’aime le cinéma qui donne l’impression physique de quelque chose qu’on peut toucher, qu’on peut sentir, que ça devienne vraiment sensuel." 

Le cinéma comme source d’inspiration

"Quand j’étais jeune, c’était le cinéma et la musique. Dans tous mes films, ce sont les sujets sur lesquels je travaille le plus. C’est aussi les personnages, et l’on écrit que sur ce que l’on connaît. Il me faut toujours un point d’entrée un peu personnel. Quand j’ai commencé à penser le film, il y a 15 ans, je suis venu à Los Angeles, je m’y suis installé pour voir cette ville un peu surréelle, un peu bizarre, ce n’était pas comme les villes que je connaissais. Je voulais savoir d’où ça venait. Donc connaître l’histoire de Los Angeles et des débuts de Hollywood faisait partie du projet. Avec ce moment spécifique du passage au cinéma parlant. C’était axé là-dessus avec aussi une dimension plus macro, la naissance d’une ville, et celle d’une industrie."

Une transition sociétale

"C’est aussi ce qui m’intéressait, de voir comment des innovations technologiques avaient des répercutions sociales. L’époque revoie à un moment où toute la société change, en devenant moins libre, moins ouverte, plus limité je dirais. Hollywood qui était au début un Wild West, l’ultime frontière, un cirque où n’importe qui pouvait faire n’importe quoi, ou presque, est devenu une industrie globale, avec la naissance de Wall Street, puis l’arrivée des acteurs de Broadway qui venaient faire du cinéma parlant. Donc cette ultime frontière qu’était Hollywood s’est perdue. Je crois que c’est à cause de cela qu’on a perdu cette liberté, cette diversité qu’on trouvait dans le cinéma muet, c’est en raison de cette industrialisation d’un art."

L’amour-haine de Hollywood

"Oui c’est un peu ça, il y a de l’amour-haine, ça me fascine, c’est le paradoxe d’une industrie qui peut créer des œuvres d’art qui sont pour moi quasi-divines, créées par des anges, à l’image de Garbo, de Louise Brooks, de Griffith, pour s’en tenir au muet. On regarde quelque chose de presque spirituel, alors que dès que l’on connaît la machine derrière ces images et la société derrière tout ça, c’est assez choquant, ce qui continue encore aujourd’hui. Il y a eu beaucoup d’horreur à cette époque et ça dure toujours. Il y a comme ça un côté cauchemar qui cohabite avec le rêve. Ce paradoxe me hante. C’était l’enjeu de ce film. Je n’ai pas eu à le subir, mais d’autres autour de moi, oui. Et certains ont même donné leur vie à cet art. Il faut le reconnaître et être honnête avec cette part de tragédie pour donner un portrait complet de Hollywood."

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