"Ce rôle est une offre extraordinaire" : Maria de Medeiros raconte son personnage dans le film "L'Ordre moral"

Le très beau film de Mario Barroso nous permet de retrouver la compagne de Bruce Willis de "Pulp Fiction", dans un premier rôle à sa mesure.

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France Télévisions Rédaction Culture
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La comédienne, réalisattrice et chanteuse Maria de Medeiros. (DAMIEN MEYER / AFP)

Si Maria de Medeiros semble avoir disparu des radars depuis un moment en France, elle n'a pourtant pas cessé d'être présente, comme actrice, réalisatrice, chanteuse, ou sur les planches... L’Ordre moral, dans les salles ce mercredi 30 septembre, nous la ramène dans un premier "rôle en or", avec une riche actualité à la clé : un nouveau film comme réalisatrice attendu en 2021, et actuellement, une pièce au de théâtre national de Nice, qui partira en tournée pour arriver à Paris début 2022. France Info Culture : Votre rôle dans L’Ordre moral semble avoir été écrit sur mesure pour vous, est-ce que Mario Barroso vous le prédestinait ? 

Maria de Medeiros : Vous avez raison, c’est un rôle en or. J’ai découvert l’histoire de cette femme que je ne connaissais pas, Maria Adelaide Coelho da Cunha, quand il me l’a proposé. Quand on incarne une personne qui a existé, c’est une responsabilité accrue, même si pour Mario (Barroso), il était clair qu’on partait sur une fiction. C’est d’ailleurs un destin qui a inspiré au moins deux livres, et L’ordre moral est le deuxième film sur elle, le premier étant très différent. Son histoire prête vraiment à interprétation, donc à la fiction. Mais un rôle qui parcourt un spectre aussi ample de situations et de sentiments, c’est une offre, une opportunité extraordinaire pour une comédienne. Et puis, il y a l’actualité de cette lutte en 1918, au cours de la pandémie de la grippe espagnole, qui fait fortement écho aujourd’hui.

L’Ordre moral parle beaucoup du passage du temps et des changements sociétaux résultant de la Première Guerre mondiale, notamment sous l’impulsion des femmes. Le film semble parler du passé pour mieux interroger le présent, était-ce le but ?

Oui, nous en étions conscients, j’avais cela à l’esprit, parce que c’est malheureux à dire, mais la lutte des femmes reste tout à fait nécessaire et la prise de conscience qui a lieu en ce moment met en exergue ce combat pour percer la barrière établie par l’intelligentsia masculine dominante, ce qui est tout à fait d’actualité. Mais c’est admirable qu’à l’époque du film (1918) cette femme décide d’y résister. Et c’était très intéressant de la part de Mario et de son scénariste Carlos Saboga de ne pas se concentrer sur une histoire passionnelle, mais de se placer au-delà de l’affect. Il y avait dès l’origine du projet une dimension politique, un geste de révolte, presque dadaïste.

Maria de Medeiros et Vera Moura dans "L'Ordre moral" de Mario Barroso. (Alfama Films)
Maria Adelaide jette par la fenêtre les privilèges dont elle bénéficiait, puisqu’elle appartient à la très haute bourgeoisie, est propriétaire d’un grand journal, toujours important au Portugal, pour vivre avec un simple chauffeur qui a vingt ans de moins qu’elle. C’est une femme très décidée, riche, et qui fait tout voler en éclats en partant avec quelqu’un d’une autre classe, beaucoup plus jeune. Elle rompt avec les conventions. En même temps, elle pense sa vie à travers le théâtre, à travers la parole et l’écriture, et l’interprétation, puisque qu’elle est aussi actrice. C’est une dimension passionnante du personnage.

J’ai trouvé la première partie proustienne, avec une mise en scène viscontienne. Proust et Visconti parlent eux aussi dans leurs œuvres de la fin d’une ère. Vous êtes d’accord avec ce rapprochement ?

Oui, absolument, je trouve très beau que Mario décline cette thématique. C’est en effet proustien et viscontien à la mode portugaise (rire), mais ça correspond totalement à nos ambitions. Le Portugal est un empire déchu, avec une très grande littérature, une très grande tradition, et c’est très beau que les artistes persistent dans cette voie, continuent de le rappeler.

Quand vous me dites cela, je pense à Manoel de Oliveira qui avait réalisé une merveilleuse adaptation de Madame Bovary, Val Abraham, d’après un roman portugais qui, lui-même, donnait une version portugaise du roman de Flaubert.

Oui, d’ailleurs Mario a beaucoup travaillé avec Manoel de Oliveira, notamment sur Val Abraham, autant comme directeur photo que comme acteur.

Je trouve très élégant dans L’Ordre moral de ne pas montrer le procès. Était-ce prévu dès le début ou est-ce une décision prise au montage ? Ces scènes ont-elles été tournées, puis élaguées ?

C’était dans le scénario dès le départ. Je crois qu’il était très important pour lui (Mario Barroso) de raconter comment cette femme qui venait de la presse, étant propriétaire d’un grand journal, allait faire passer son combat par la presse, plus que par la justice et un procès. Elle utilise les journaux rivaux de son propre titre, puisqu’elle l'a perdu en raison de son appropriation par son mari, pour recouvrer sa liberté.

L'affiche de "L'Ordre moral" de Mario Barroso. (ALFAMA FILMS)
En fait, le procès qu’on voit, c’est celui des psychiatres, lors de la scène où ils sont tous réunis, autour de Maria Adelaide et de son mari, tous unis dans leur profonde misogynie et leurs préjugés terribles à son égard.

Cela faisait longtemps qu’on ne vous avait pas vue dans un premier rôle, ce qui ne vous a pas empêché d’être active dans d’autres domaines. Avez-vous le désir d’être plus présente au cinéma ?

En réalité, j’ai eu pas mal de premiers rôles dernièrement, mais ces films ne sont pas sortis en France. L’an dernier j’ai tourné avec une réalisatrice portugaise, Mère, sur l’histoire d’une mère qui part à la recherche de son fils en bateau à voile, de Lisbonne jusqu'en Indonésie. Un rôle magnifique.

L’année précédente, j’avais eu un très beau premier rôle aussi dans un film se déroulant au Mexique qui s’appelle De Frida, d’une réalisatrice costaricaine, sur l’infirmière qui s’est occupée toute sa vie de Frida Kahlo. Cette artiste unique exerçait une fascination sur toutes les personnes qui l’ont côtoyée, et notamment cette infirmière très atypique, qui ne s’est occupée que de très, très grands artistes. Elle était elle-même très cultivée. Formée en Union soviétique, elle avait ses opinions communistes en commun avec Frida. Elle s’est totalement identifiée à l’artiste. Après la mort de Frida, elle l'a copiée en tout, dans un mimétisme total, non seulement physique, mais aussi spirituel. Puis, par un de ces mystères du destin, elle a eu un accident très grave, renversée par une voiture, et elle a subi les mêmes souffrances physiques que Frida, qui a terriblement souffert de douleurs atroces toute sa vie, suite à un accident.

Je n’ai, en fait, jamais arrêté de tourner, comme réalisatrice, mais aussi comme actrice. Je reste toutefois très triste de ne pas faire de films français depuis très longtemps. Le dernier est Je ne suis pas mort de Mehdi Ben Attia qui remonte à 2012.Votre première réalisation, Capitaine d’avril, était une grande réussite, vous avez privilégié le documentaire ensuite, pensez-vous revenir à la mise en scène ?

J’ai refait un film de fiction récemment au Brésil, et qui va sortir en France en mai 2021. Le titre est Nos enfants, et il va être projeté à Paris le 24 octobre prochain au festival féministe et lesbien Cineffable (23-31 octobre). L’histoire raconte une transmission générationnelle, dans un couple gay avec enfants. Ce qui se passe actuellement au Brésil est incroyable et désespérant, alors que le pays était très ouvert avec des avancées sociétales progressistes.

Avec ma collaboratrice Laura Casco, on a écrit ce film à partir de son expérience, ayant elle-même trois enfants avec sa compagne. Nous avons échangé sur ce qu’elle connaissait très bien pour écrire le film. Nous avons commencé ce travail dans un Brésil qui était encore très solaire, très confiant dans ses choix de société, et durant les cinq ans de coécriture, le Brésil est tombé dans un nuage noir de régression, qui a abouti à ce conservatisme absurde. On a terminé de tourner entre les deux tours de l’élection présidentielle et d’une certaine façon, le film a inclus cet obscurcissement et cette menace qui pesait sur la société brésilienne.

"Les Parents terribles", pièce de théâtre écrite par Jean Cocteau en 1938, coproduite par la compagnie lyonnaise Scènes et Cités, le Théâtre National de Nice et le Théâtre Liberté à Toulon. (© Frédéric Tisseaux, FTV)
Pouvez-vous nous parler de la pièce que vous venez de commencer à jouer au Théâtre National de Nice ?
Oui, il s’agit des Parents terribles de Jean Cocteau. Je joue avec Murielle Mayette et Charles Berling et deux jeunes comédiens. C’est très réjouissant de se retrouver dans la langue de Cocteau. Tout comme dans son esthétique aussi. La première a eu lieu mardi 29 et nous allons tourner ensuite en France, pour finir au Théâtre Marigny à Paris début 2022.

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