Pour ou contre "Only God Forgives", avec Ryan Gosling ?

Le réalisateur de "Drive", Nicolas Winding Refn, s'offre un nouveau thriller ultra-violent avec l'impassible Ryan Gosling. Toujours aussi percutant ?

Ryan Gosling, à l\'image du film de Nicolas Winding Refn : beau et violent.
Ryan Gosling, à l'image du film de Nicolas Winding Refn : beau et violent. (WILD SIDE FILMS)

Un soir, Billy, qui dirige un club de boxe thaïlandaise à Bangkok, viole et tue une prostituée mineure. Chang (Vithaya Pansringarm), un policier aux méthodes peu orthodoxes, enferme le meurtrier avec le père de la victime... qui en fait de la charpie. Lorsqu'elle apprend la mort de Billy, sa mère (Kristin Scott Thomas), sorte de Lady Macbeth peroxydée, exige de son second fils, Julian (Ryan Gosling), la tête des meurtriers.

Deux ans après la sortie de Drive, Nicolas Winding Refn reprend les ingrédients qui avaient fait la réussite de son précédent opus : héros mutiques, violence esthétisée et musique électro. Mais le cocktail est-il toujours aussi euphorisant ?

Pour : une tragédie d'une beauté hypnotique

Comme dans Drive, Nicolas Winding Refn séduit d'abord par un esthétisme de la violence qui n'est pas sans rappeler les films aussi brutaux que raffinés du Coréen Park Chan-wook (et notamment son dernier long-métrage, Stoker). La différence ? L'art de Nicolas Winding Refn est presque plus proche de la photographie ou de la peinture que du cinéma. Héros silencieux (une constante chez le réalisateur : c’était aussi le cas dans un autre de ses films, Valhalla Rising) et souvent immobiles, cadrage serré, jeux de clairs-obscurs (comme chez David Lynch, le Mal se terre dans la pénombre) : ses images sont composées comme des tableaux romantiques. Il en reprend d'ailleurs le code couleur. L'action, qui se déroule presque toujours la nuit, est éclairée par des néons écarlates : on retrouve dans ce film crépusculaire le rouge, le noir et le blanc, couleurs de la tragédie.

La beauté formelle d'Only God Forgives est d'autant plus troublante que, comme dans Drive, les scènes très contemplatives alternent avec des moments de violence d'une rare intensité (insoutenables pour certains spectateurs qui ont quitté la salle où je me suis rendu). La bande-son accompagne presque en continu l'action et contribue à instaurer un climat de tension étouffant. Cliff Martinez, l’ancien batteur des Red Hot Chili Peppers, à l’origine d'une partie de la BO de Drive, est à nouveau aux manettes. Il joue cette fois avec des bruits sourds, des infra-basses, entre grondements de forges ou souffle lourd de dragons. Ne vous attendez donc pas à des titres aussi sexy que "Nightcall", signé du DJ Kavinsky, qui avait fait le succès de la musique de Drive. La BO accompagne en revanche très efficacement le spectateur dans une descente aux enfers qui évoque les plus sanglantes tragédies grecques.

L'histoire, sur fond d'inceste et de rivalité fratricide, n'a rien à envier à celle des Atrides. Kristin Scott Thomas, à contre-emploi en incarnation du Mal, ivre de sang et ordurière, est totalement convaincante. Ryan Gosling, toujours dans l'économie de jeu, crève l'écran. Mais la vraie révélation du film s'appelle Vithaya Pansringarm. Ce quinqua thaïlandais inconnu du grand public (il dirige une école de danse, n'a tourné que dans une poignée de productions thaïlandaises et fait une apparition dans Very Bad Trip 2) est aussi impénétrable qu'effrayant en vieux flic rendant justice avec un sabre dissimulé dans son dos. Certaines scènes (lorsqu'il s'entraîne avec sa lame dans un parc ou chante dans des karaokés) révèlent le magnétisme naturel de cet acteur débutant.

Contre : un film qui sonne parfois creux

Erotique, venimeux, gore... Le film ne plaira pas à tout le monde. On peut légitimement se demander s'il n'y a pas trop de complaisance à filmer la barbarie de façon aussi sexy. La question se posait déjà dans Drive. Mais cette fois, le héros n'est plus animé par de bons sentiments : le personnage de Julian cherche à venger un monstre qui a violé et tué une adolescente.

Si le film est beau, il sonne parfois creux. Le réalisateur semble entamer une réflexion sur la filiation, la frontière poreuse entre le Bien et le Mal, mais s'arrête en chemin. Les dialogues, très pauvres (lorsqu'il y en a), ne donnent pas plus de pistes.

On pourrait aussi reprocher à Nicolas Winding Refn de se répéter. On a compris que la plupart des points forts d'Only God Forgives sont aussi ceux qui ont fait le succès de Drive. Mais ce nouveau long-métrage va beaucoup plus loin dans l'horreur. Les rêveries de Julian nous font basculer dans son inconscient torturé, entre complexe d'Oedipe mal géré, désir refoulé, et impossible rédemption. Cette fois, le mal est partout, peut surgir à tout moment et il n'y a plus de héros.

Faut-il y aller ?

Oui ! Si quelques hectolitres de sang ne vous font pas peur et que vous avez été fasciné par Drive, courez voir ce nouvel opus qui le dépasse largement en beauté et en violence.