"Mon documentaire dit beaucoup de la condition féminine à plein d'endroits dans le monde" : rencontre avec la réalisatrice franco-tunisienne de "Machtat", Sonia Ben Slama

"Machtat" est une immersion dans l'univers des musiciennes qui animent les mariages en Tunisie. La réalisatrice franco-tunisienne Sonia Ben Slama a suivi une mère et ses deux filles durant cinq ans. Présenté à l'Acid à Cannes, il est à découvrir au Festival La Rochelle Cinéma qui ouvre ses portes le 30 juin. Entretien avec Sonia Ben Slama.
Article rédigé par Falila Gbadamassi
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 8 min
Photo extraite du documentaire "Machtat" de Sonia Ben Slama montrant Fatma, au centre, et ses filles, Waffeh (à gauche) et Najeh, les héroïnes du long métrage. (KHAMSIN FILMS)

La 51e édition du Festival La Rochelle Cinéma (FEMA) se tient du 30 juin au 9 juin. Un hommage y sera rendu à la cinéaste tunisienne Kaouther Ben Hania, dont le dernier film Les Filles d'Olfa était en compétition en mai à Cannes. Outre ses cinq films, sept autres œuvres de cinéastes tunisiennes seront projetées.

Parmi elles, Machtat, le documentaire de Sonia Ben Slama présenté récemment à l'Acid, section parallèle du Festival de Cannes. Le long métrage nous plonge dans le quotidien de deux sœurs, Najeh et Waffeh, et de leur quête personnelle d'indépendance. Celle-ci pourrait sembler acquise si on s'en tenait au mythe qui entoure leur métier de musicienne, de "machtat". La cinéaste franco-tunisienne Sonia Ben Slama, que nous avions rencontrée sur la Croisette en mai dernier, nous parle de ses héroïnes et de son inclinaison pour le documentaire.  

Franceinfo Culture : Comment avez-vous entendu parler des "machtat", ces femmes musiciennes qui animent les mariages en Tunisie ?

Sonia Ben Slama : Je les ai rencontrées en faisant mon premier film, Tout est écrit (Mektoub, 2015). Je racontais dans ce documentaire l’histoire de ma grand-mère, de son mariage et de sa répudiation par mon grand-père dans les années 50, dans une petite ville de Tunisie où mon père a grandi. En parallèle, je filmais le mariage de l’une de mes cousines. C’est à la fin du tournage que je les ai rencontrées parce que c’était les musiciennes du mariage. Je me souviens qu’elles m’ont fait un effet très fort parce qu’elles me semblaient tellement libres dans leur mouvement. Il y avait quelque chose qui était tellement assumé dans leur position. Elles maniaient de l’argent alors que cela peut être tabou. Elles m’ont beaucoup impressionnée. Je les ai donc recontactées et c’est comme ça que le documentaire s'est fait. 

Vous les filmez vraiment dans leur quotidien et leur intimité. Vous avez évoqué leur liberté mais, en réalité derrière tout cela il y a beaucoup de souffrance…

Bien sûr : elles sont libres aussi d’une certaine manière parce qu’elles en parlent. C’est déjà une première forme de liberté. Dans mon premier film, cette parole était très difficile. On était plutôt dans le non-dit. Ici, les choses ne sont plus implicites, elles sont formulées. On les filme à des moments très intimes effectivement, de façon très proche.

Leur quotidien, c'est aussi leur profession. Machtat n'est pas un métier de tout repos. A un moment donné, on voit la mère s'exclamer en disant qu’elle est heureuse que la fête soit finie. La réplique est drôle mais elle rend compte de leur labeur...

C’est un travail qui est épuisant : chaque mariage, c'est à peu près cinq cérémonies et les "machtat" peuvent avoir des étés avec une cinquantaine de mariages, en deux mois. C’est très fatigant. Les premières fois où je suis retournée les voir, en août 2016, elles étaient en activité depuis un mois et demi. Elles dégageaient alors quelque chose de mystique : elles sont tellement chargées de tous les espoirs de toutes les familles, de toutes ces chansons et de toutes ces bénédictions. Il y a quelque chose d’un peu magique. Cette atmosphère estivale est d'ailleurs différente de celle qui prévaut en hiver où elles travaillent beaucoup moins.

Le paradoxe, c’est qu’elles sont sollicitées pour célébrer des mariages heureux et les leurs sont pour le moins chaotiques...

Ils sont même carrément malheureux. Leurs histoires – je ne dirais même pas amoureuses parce que je ne crois pas qu'il s'agisse de cela–, leurs histoires de couples sont désastreuses. Waffeh, la plus jeune des sœurs, avec son mari violent et qui se retrouve prise entre quatre murs entre son compagnon, ses enfants, sa sœur et sa mère qui lui disent des choses contradictoires… Waffeh est totalement sous l’emprise de cet homme très violent. Najeh, de son côté, aimerait retrouver un homme, peut-être même l'amour. C'est une manière d’échapper à cette autorité qui pèse sur elle : elle vit comme une adolescente alors qu'elle est l'aînée de la fratrie. Ce sont ses frères qui lui dictent son comportement.

En lisant le pitch de "Machtat", on se dit qu’on va nous parler de musiciennes mais finalement on balaie tout ce que peuvent vivre des femmes aujourd'hui. Que dit votre documentaire sur la condition féminine ?

Il dit énormément de choses de la condition féminine à plein d'endroits, en Europe, dans le monde occidental et ailleurs bien sûr. C'est très important pour moi qu'on ne se dise pas que ces femmes vivent ce qu’elles vivent parce qu’elles sont dans un coin de Provence, en Tunisie, un peu arriéré. Pour moi, ce qu’elles vivent renvoie à des questions qui animent beaucoup de femmes partout et pas uniquement  dans des pays nord-africains, les pays d'Afrique ou du Sud. Il y a vraiment quelque chose d'universel, de façon certainement très exagérée parce qu'il y a quelque chose d'assez tragique dans ces personnages, sur la condition des femmes, la présence des hommes et sur le poids de la société.

La réalisatrice franco-tunisienne Sonia Ben Slama le 25 mai 2023 dans les locaux de l'Acid, à Cannes, durant le la 76e édition du Festival de Cannes. (FG/FRANCEINFO)

Quel rapport ont-elles avec leur art qui apparaît comme un exutoire ?

Il y a quelque chose d'un peu automatique : elles chantent toujours les mêmes chansons de cérémonie en cérémonie. Elles ont un répertoire fixe. Néanmoins, Najeh essaie parfois d’écrire des chansons. Leur métier fait qu'elles sont mal considérées dans la société mais, en même temps, il leur donne un statut. Grâce à lui, elles gagnent de l'argent, plus que les femmes qui restent ouvrières agricoles l'été. Tout cela est un peu particulier. 

Quand j'ai dit que je faisais un film sur les "machtat", les cousines de mon père m'ont toutes dit : mais ce ne sont pas des musiciennes, elles ne font pas de la musique ! On a l'impression qu’elles ne sont pas considérées comme des musiciennes, des artistes. Elles sont reléguées au même rang que les costumes des mariés tout en étant une partie nécessaire de la cérémonie parce que le mariage d’un de mes cousins a failli être annulé parce que les musiciennes n’étaient pas là.

En d'autres termes, elles constituent une partie essentielle du mariage mais, en même temps, elles sont mal vues. On les imagine très riches, possédant beaucoup de choses alors que je les ai vues l'hiver travailler comme ouvrières agricoles, sous des serres sans aucun matériel adapté, à faire des allers-retours pour désherber à la main et à genoux. Elles vivent dans une situation extrêmement précaire : elles n’ont pas, par exemple, les moyens d’aller chez le médecin.

Il y a une certaine liberté et beaucoup de résilience chez ce trio qui résiste en dépit de tout...

Najeh et Fatma jouissent d’une liberté intérieure. Pour Waffeh, c’est plus difficile : son mari est tellement un homme mauvais, mais sans aucune nuance, qu’on a dû enlever des choses au montage, autrement c’était trop. Leur liberté s'incarne dans l'espoir qui les habite. C’est en cela qu’elles sont libres, dans le sens où elles espèrent toujours qu'à un moment donné la situation va s'améliorer.

Avez-vous des nouvelles de vos héroïnes et ont-elles vu le documentaire ?

J’étais avec elles la semaine dernière [l’entretien a été réalisé le 25 mai]. Je leur ai montré le documentaire et il les a fait beaucoup rire. Je crois qu’elles se sont beaucoup retrouvées dedans. Ça faisait cinq ans que je les filmais – depuis 2017 toute seule et avec une équipe depuis 2019 – elles n’avaient pas du tout vu d’images et ne savaient pas ce que ça allait donner. Elles n’avaient aucune idée de ce que j’allais garder dans le film. En voyant le documentaire, Najeh m’a dit : j’ai oublié tout ça.

Votre documentaire démarre par une scène où elles sont à la mer. Elle semble finalement apaisante au regard de ce qui va suivre. Qu'est-ce qui a motivé ce choix ?

Nous avons eu du mal à la placer cette scène de baignade qui était très importante pour moi parce que c'est un petit moment de douceur dans tout ce tourbillon si difficile. Dans un premier montage, elle n’y était pas du tout. On commence doucement. Je ne sais pas si on avait l'idée de faire le film comme ça, mais quand je le vois, c'est vraiment l'idée qu’au fur et à mesure les murs se rapprochent et qu'on est de plus en plus pris dans un tourbillon. J'ai la sensation, en tant que spectatrice, qu’à un moment le film nous attrape et ne nous lâche plus jusqu'à la fin.

Vous êtes documentariste. Qu’est-ce qui vous attire dans ce format ?

Le documentaire est incroyable parce que je me dis tout le temps que si j'avais voulu écrire une histoire comme ça, jamais je n’aurais même osé parler de marieuses, qui elles-mêmes ont des soucis dans leur couple. J'ai l'impression que cette histoire est au-delà de la fiction. Je trouve que le réel est tellement riche, les dialogues sont riches. Jamais je n’aurais eu assez d'imagination pour écrire une scène où Najeh appelle son copain pour lui dire qu’elle va chez le médecin où elle va se faire ligaturer les trompes. Quand on trouve la bonne équipe, les bonnes personnes qu'on filme, avec lesquelles on se sent bien, on a l’impression de vivre une autre vie. En tournage, on vit avec elles, on est dans cette vie. Je crois que j'ai une chance folle de faire du cinéma documentaire.

C’est un genre qui, parfois, est considéré comme mineur alors qu’il demande énormément de travail...

Le format demande effectivement beaucoup de travail. Le documentaire ne jouit pas d’une très bonne réputation : on imagine vite des films un peu ennuyeux alors qu’il y a des choses très belles qui se font, des choses magnifiques qui sont écrites en documentaire.

La fiche

Genre : documentaire
Réalisatrice :  Sonia Ben Slama
Avec Fatma Khayat , Najeh Ghared et Waffeh Ghared
Pays : Tunisie, Liban, France, Qatar
Durée : 1h22
Sortie : Prochainement
Synopsis : A Mahdia, en Tunisie, Fatma et ses filles, Najeh et Waffeh, travaillent comme "machtat", musiciennes traditionnelles de mariage. Tandis que l’aînée, divorcée, tente de se remarier pour échapper à l'autorité de ses frères, la plus jeune cherche un moyen de se séparer de son mari violent.

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