Cet article date de plus d'un an.

La nouvelle musique de Jeff Mills composée pour "Métropolis" de Fritz Lang transfigure le film

Passé par Paris, après New York et Berlin, Jeff Mills a interprété en ciné-concert à Paris sa partition pour le premier grand film de science-fiction du cinéma, qui fait l'objet d'un triple album.
Article rédigé par Jacky Bornet
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 3 min
Jeff Mills pose pour la musique qu'il a composée pour le film "Métropolis" de Fritz Lang (1927) en 2022. (JACOB KHRIST)

Métropolis de Fritz Lang a connu bien des vicissitudes depuis sa sortie en 1927. Echec commercial, plusieurs versions existent du film qui reste toujours incomplet de huit minutes aujourd’hui. La partition de la musique originale de Gottfried Huppertz ne fut découverte qu’en 2008, alors que dix-huit autres versions ont été enregistrées pour le film, dont la plus connue, et la pire, signée Giorgio Moroder en 1984. Jeff Mills en crée une nouvelle en 1999, puis la réécrit en 2010, pour aboutir à cette troisième version, en osmose totale avec le film, qu’il donne en ciné-concert à travers le monde et dans un triple album magnifique. 

L’union "de la tête et des bras par le cœur"

Dans la continuité des recherches électro-acoustiques des années 70, avec les allemands Tangerine Dream, Klaus Schulze ou Ash Ra Temple, Jeff Mills teinte ses compositions de dramaturgie pour les images de Métropolis. Premier film à être classifié au registre international Mémoire du monde de l’UNESCO, l’œuvre de Fritz Lang, sur un scénario de son épouse Thea von Harbou, fut à l’époque le plus gros budget du cinéma et un échec commercial cuisant. Le film inventait pourtant une esthétique qui allait fortement influencer le cinéma mondial, avec ses nouvelles images d’une ville future, mises en scène grâce à des effets spéciaux merveilleux et révolutionnaires.

L’image est somptueuse sur un scénario dystopique à résonnance sociale, où les riches habitent d’immenses tours lancées vers le ciel, alors que les ouvriers travaillent dans leurs usines et vivent en sous-sol. Le film qui se conclut sur la réunion "de la tête et des bras par le cœur", dans la poignée de main entre le maître de Métropolis et l’ouvrier, reflète la naissance de l’idéologie nazie en Allemagne dans les années 20. Elle annonce aussi l’adhésion de la romancière et scénariste Thea von Harbou au parti National socialiste en 1940, alors que Fritz Lang en avait divorcée en 1933, et quitté le pays la même année pour la France, puis les Etats-Unis.

Compositions séquentielles

Virtuose de la musique électronique, Jeff Mills compose une partition d’une grande richesse sonore, mélodique et rythmique qui donne une nouvelle dimension à Métropolis. Si l’on pouvait ressentir un flottement vers la moitié du film jusqu’à présent, il disparaît sous l’impulsion du compositeur-interprète de l'école de Détroit. La musique participe du montage, elle lui impulse plus d’entrain, plus de vivacité sur les 2h48 du film (2h53 à l’origine). Son univers futuriste spectaculaire et les péripéties du récit offrent un terreau musical inspirant et pertinent, propice à une partition électronique. Une ambition qui n'était pas atteinte par la musique de Moroder, également électronique. Mais le groupe Artzoïd y était parvenu en 2003. 

La surprise émane en premier lieu de l'adaptation de Jeff Mills aux canons musicaux du cinéma muet. Une marche glorieuse ouvre la partition qui accompagne le générique du film, puis les premiers plans de la ville future, idéalisée comme ultime incarnation du progrès en marche dans les années 20. La musique laisse place dès lors à des plages plus ambiancées, plus nuancées, qui sous-tendent les sentiments et l’action.

Des rythmes percussifs se greffent sur des plages d’accords atmosphériques et planants. Jeff Mills est dans la lignée des compositions séquentielles des années 70, répétitives et en constante évolution. Ici selon les durées inhérentes à l’action. Le musicien a trouvé  équivalent sonore aux images de Fritz Lang, photographiées par Karl Freund, un des piliers de l’expressionnisme allemand.

"Métropolis" de Fritz Lang (1927). (WARNER BROS. GmbH)

Modernité

La magie du film opère toujours, d’une extraordinaire beauté visuelle à laquelle nombre d’œuvres se réfèrent, comme Blade Runner (Ridley Scott, 1982) dont la tour du commissariat de Los Angeles en 2019 renvoie à celle de Joh Fredersen, le maître de Metropolis. Jeff Mills a intériorisé l’esthétique de l’œuvre de Fritz Lang en la transposant dans ses compositions évocatrices d’un futur antérieur, le film datant de 1927. Sa modernité et pertinence resteront dans les annales de la musique de films. Une œuvre rare, exigeante, envoûtante et évocatrice qui, écoutée seule sans les images, transporte aussi dans l’univers fascinant et glacé de Métropolis.

La pochette de "métropolis" de Jeff Mills (2023). (AXIS RECORDS)

Metropolis Metropolis
Jeff Mills
57 minutes
Axis Records

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.