Un ouvrage sur les coulisses du "Voyage de Chihiro" fête les 20 ans de la sortie du chef-d'œuvre de Miyazaki

"Le Voyage de Chihiro" est l'un de ces films que l'on souhaiterait redécouvrir pour la toute première fois. L'œuvre fantastique signée par le maître de l'animation japonaise possède pourtant encore de nombreux secrets. Un ouvrage traduit pour la première fois en français lève le voile sur les interrogations des fans.

Article rédigé par
Margaux BONFILS - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Il y a 20 ans, le monde découvrait l'histoire de Chihiro et de Haku dans les salles obscures. (Studio Ghibli)

Il y a 20 ans déjà, les Français découvraient Le Voyage de Chihiro dans les salles obscures. L’histoire envoûtante d’une fillette transportée dans un univers peuplé d’esprits en tout genre, luttant pour sauver ses parents transformés en cochons. Une œuvre magistrale de Hayao Miyazaki, multirécompensée à l’international. À l’occasion de son vingtième anniversaire, les éditions Ynnis proposent une traduction française inédite du livre Voyage avec Chihiro de Marta García Villar. Un ouvrage de près de 300 pages, truffé d’anecdotes, de références historiques et d'analyses, pour connaître tous les secrets du film d’animation.  

Folklore japonais

Du personnage du Sans-Visage aux nombreux hôtes du palais des bains, Le Voyage de Chihiro est fortement imprégné par les mythes japonais. Des références parfois difficiles à comprendre pour le public occidental. Au fil des pages de l’ouvrage de Marta García Villar, le lecteur découvre les nombreuses inspirations puisées dans le folklore nippon. Ainsi, la créature massive au petit air de Totoro qui accompagne Chihiro dans un ascenseur est une référence à Oshira-sama : le dieu-radis. Une sorte de divinité (kami) protectrice de la famille, associée à l’agriculture. Ses deux protubérances sur le visage ne sont pas une moustache géante, mais des daïkons, une variété de radis. 
 
Un autre clin d'œil aux légendes japonaises relevé par l'auteure sont les figurines de papier qui attaquent Haku sous sa forme de dragon. Ce sont des shikigami, des esprits invisibles invoqués par un sorcier. Ils peuvent prendre plusieurs formes différentes et répondent aux ordres de leur maître. Cette croyance, très repandue au pays du Soleil Levant est comparable au concept de familiers en Europe. L’ouvrage dépeint aussi les nombreuses références à la religion shinto et au théâtre japonais tel que le masque traditionnel de vieillard porté par l’esprit de la rivière.

Oshira-sama imaginé par Miyazaki, le dieu radis est un des clients du palais des bains de Yubâba.  (Studio Ghibli)

Des inspirations multiples

L'un des particularité du Voyage de Chihiro est sa diversité de personnages hauts en couleur. Certains sont même directement inspirés des membres de l'équipe du film. Le personnage de Kamaji, homme-araignée au grand cœur, responsable de la chaufferie des bains est inspiré de Hayao Miyazaki lui-même. Tout comme son personnage, le réalisateur ne cesse jamais de travailler et semble renfrogné au premier abord.

La sorcière Yubâba est inspirée du producteur et aujourd'hui ex-directeur général du Studio Ghibli : Toshio Suzuki. Cet ami de longue date du réalisateur, au caractère bien trempé, a servi d’ébauche pour la création de la gérante du palais des bains. Un personnage avec un grand sens du commerce et de la gestion, à l'image du producteur. Miyazaki a même confié lors d'une interview que "si M. Suzuki n'avait pas été là, il n'y aurait pas eu de Studio Ghibli", relève l'autrice. 

Mais Yubâba doit aussi beaucoup à la légende de Yama-Uba aussi appelée Baba Yaga dans les pays slaves. Selon la version nippone, cette femme vivrait dans les montagnes et se nourrirait d’humains, elle est parfois citée comme mère de Kintaro, un bébé géant avec une force hors du commun. Des ressemblances que l’on retrouve dans la sorcière de Miyazaki, elle aussi est mère d’un enfant gigantesque et surpuissant : . 

La sorcière Yubâba, un personnage à la frontière du bien et du mal.  (Studio Ghibli)

Une œuvre aux thèmes profonds

Le Voyage de Chihiro offre une ode à l’adolescence à travers l’aventure de son héroïne. La jeune fille débute comme une enfant capricieuse et manque de confiance en elle. Elle termine son aventure courageuse et altruiste grâce aux épreuves traversées. Le film aborde de nombreuses thématiques critiques envers la société moderne, comme le reflet social à travers le banquet du Sans-Visage. L’esprit, grâce à l’argent, achète de l’attention, sombre dans l’avidité jusqu’à devenir un monstre fou. Une "satire de l’hypocrisie du Japon et sa corruption par un consumérisme doucereux”, indique l’autrice.

L'avarice est un terme récurrent dans le film d’animation, avec l'exemple de Yubâba qui compte son or, au lieu de remarquer la disparition de son fils. L'ouvrage fait aussi un détour pour expliciter le concept du kamikakushi (caché des dieux), intimement lié à la découverte par l'héroïne de son identité. Cette expression désigne une situation où une personne disparaît du monde réel et entre dans celui des esprits“. A son retour elle oublie son voyage, ajoute l’écrivaine. C’est l’essence même de l’aventure de Chihiro dans le monde des esprits. À sa sortie du tunnel rien n'assure qu'elle se rappelle de son épopée, mais elle conserve la sagesse qu'elle a acquise au cours de ses rencontres.

Le banquet du Sans-Visage, une satire de la société capitaliste et de l'avidité des Hommes. (Studio Ghibli)

Des coulisses mouvementées

Voyage avec Chihiro retrace le processus de fabrication mouvementé de l’œuvre de Miyazaki. Au début des années 2000, le studio Ghibli vient d’être propulsé sur la scène internationale après le succès de Princesse Mononoké. Hayao Miyazaki est épuisé mentalement, ces équipes aussi, il envisage même de prendre sa retraite. Finalement, le créateur se lance dans un nouveau projet, Rin et le Peintre de cheminée, une histoire qui prend place dans une maison de bains de Tokyo pendant le terrible seisme de Kantō en 1923.

Ce film ne verra jamais le jour, jugé inaccessible pour le jeune public. Les travaux préparatoires réalisés pour ce film inspireront grandement Le Voyage de Chihiro. Soumises à des pressions budgétaires, les équipes ont réalisé une vraie course contre la montre en bouclant le film en seulement 18 mois. L'autrice raconte ce rythme effréné, “les collaborateurs les plus jeunes passent 12 heures devant leurs ordinateurs. Miyazaki arrive tous les matins à 11 heures pour ne repartir qu’à l’aube”. Un travail acharné, jusqu’au jour de la sortie officielle au Japon, le 20 juillet 2001.

Un ouvrage pour les fans

En définitive, Voyage avec Chihiro ravira les fans du film d’animation qui se rassasieront d’anecdotes et de détails en tous genres. La lecture est assez bien équilibrée avec des chapitres très denses entrecoupés de parties plus légères, à l’instar de la rubrique Vingt questions clés pour comprendre le film. Seulement, l’esthétique de l’ouvrage aurait pu être davantage poussée. Si la couverture et les croquis préparatoires de Miyazaki dispersés au fil des chapitres sont sublimes, le reste de la mise en page est plus proche du livre universitaire que de collection. Un petit défaut vite oublié tant l’ouvrage est complet et offre une analyse approfondie du chef-d'œuvre du Studio Ghibli. 

Voyage avec Chihiro de Marta García Villar, Ynnis éditions, 22 euros, 288 pages.

"Voyage avec Chihiro", de Marta García Villar. (Ynnis editions)

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