VOD, plateformes, streaming.... Pourquoi l'industrie du cinéma français a-t-elle gros à jouer  ?

Depuis la première édition du Festival de Cannes en 1946, l’industrie du film a connu de spectaculaires mutations. Comment s'en sort le cinéma français aujourd'hui ? La directrice générale d’Unifrance, le président de la Fédération nationale des cinémas français et l’économiste du cinéma Laurent Creton font le point sur franceinfo.

En parallèle du Festival de Cannes, les professionnels du cinéma du monde entier se donnent rendez-vous tous les ans depuis 60 ans au Marché du Film (ci-contre en 2018).
En parallèle du Festival de Cannes, les professionnels du cinéma du monde entier se donnent rendez-vous tous les ans depuis 60 ans au Marché du Film (ci-contre en 2018). (MANDOGA MEDIA / MANDOGA MEDIA)

La 72e édition du Festival de Cannes débute mardi 14 mai sur la Croisette. Sous le tapis rouge, derrière le glam et les écrans, une industrie prospère, en mutation accélérée depuis l’arrivée sur le marché des offres de Netflix, Disney ou encore Apple, et la montée en puissance des acteurs chinois. Et dans l'air, comme un vent d'inquiétude chez les distributeurs français, contraints et forcés de considérer ces nouveaux arrivants. Isabelle Giordano, directrice générale d’Unifrance, Richard Patry, président de la Fédération nationale des cinémas français, et l'économiste du cinéma Laurent Creton, professeur à l'Université Sorbonne Nouvelle, font le point sur la question.

Parce qu'elle a une place à défendre 

Avec quelque 201,1 millions de billets vendus en 2018, la performance du cinéma français est stable depuis cinq ans mais cache toutefois un léger recul (4%) depuis 2017, où il s'était vendu 209,4 millions d'entrées. Le cinéma français faiblirait-il, menacé ? Non, selon Isabelle Giordano : "Nous sommes quand même le deuxième exportateur mondial de films, avec près de 250 millions d'euros de recettes plus ou moins chaque année. Il y a des milliers et des milliers de films qui se vendent chaque année, poursuit la directrice générale d’Unifrance, et même six films français qui arrivent à dépasser un million d'entrées à l'international." Richard Patry partage ce constat : "Sauf l’Inde, qui est un cas particulier, il n’y a pas un pays au monde où la cinématographie locale remplit autant les salles : le cinéma français remplit à 40% les salles !", affirme-t-il.

 Parce qu'elle a de sérieux concurrents 

En avril, le groupe Walt Disney annonçait le lancement, prévu en novembre, de Disney+, son service de vidéo à la demande, dans l’'espoir de contester la domination de Netflix sur le marché du streaming. Et pendant que la Warner s'apprêtait elle aussi à lancer ses plateformes de vidéo par abonnement, Apple fourbit ses armes avec Apple Video+, déstabilisant l’industrie, et in fine le cinéma français, fragilisé par la concurrence des mastodontes américains. "Les changements sont importants mais le cinéma en a connu beaucoup, relativise Laurent Creton. N'oublions pas le passage à la couleur ou à la 3D, l'arrivée de Canal+ mais aussi la concurrence de la télévision…"

Selon l’économiste du cinéma, la vraie question résiderait dans l’économie de l’attention, plutôt que dans la concurrence des plateformes. Il y aurait, selon lui, une place pour chaque offre, pourvu qu’elle réponde aux attentes du spectateur. Encore faut-il pouvoir continuer à garantir l’exception culturelle pour le droit d'auteur en Europe, fait remarquer Isabelle Giordano. "Avec les GAFA et les nouveaux entrants, je pense que la bataille et le bras de fer seront sérieusement difficiles à mener", prédit la directrice générale d’Unifrance. 

Parce qu'elle doit se réinventer pour rester dans la course

Le constat posé, optimistes et Cassandre semblent s’accorder : pour rester dans la course, le cinéma français doit réinventer son modèle économique. "Le président Obama, indique Isabelle Giordano, a eu des mots pas toujours très agréables à entendre, en disant en gros ‘Secouez-vous’. Il faut qu'on joue collectif." Se serrer les coudes, jouer l’unisson, et pouvoir compter, selon elle, sur un modèle industriel "plus réactif" et "un peu plus agile". Et puis, peut-être réduire le volume de production : "Est ce qu'il faut produire moins de films ?, s’interroge la patronne d’Unifrance. Est ce qu'il faut faire plus de films d'auteur ou moins ? Est ce qu'il faut faire plus de gros films parce qu'il faut remplacer Luc Besson ? Est ce qu'il faut avoir plus d'EuropaCorp [un studio de cinéma français fondé par Luc Besson et Pierre-Ange Le Pogam] ? Voilà toutes les questions."

S’adapter, jouer collectif et, préconise Richard Patry, intégrer les plateformes dans le modèle : "Il est important qu'on trouve un moyen pour que ces plateformes et les nouveaux entrants profitent de notre modèle mais qui participent au financement", explique-t-il. "Elles font actuellement des coups de temps en temps, poursuit le président de la Fédération nationale des cinémas français, en produisant à grand renfort de publicité une œuvre, mais qu’elles produisent uniquement pour eux et qui n'est pas disponible ailleurs au cinéma. Un film, conclut-il, cela se voit d'abord au cinéma et puis ensuite ailleurs. C'est ce modèle là que nous allons défendre en France." Isabelle Giordano rejoint Richard Patry sur ce point, mais estime que la question des plateformes se pose en terme de régulation : "Il y a de la place pour tout le monde dans un contexte régulé, assure-t-elle. Il ne faut rien s’interdire. Ce n’est pas l’un contre l’autre."