Festival de Cannes 2021 : le retour attendu de Nanni Moretti, chroniqueur de la société italienne depuis quarante ans

Le réalisateur italien, Palme d'or à Cannes en 2001 avec son film "La chambre du fils" présente, pour la 74e édition du festival, son 15e long métrage "Tre Piani" en sélection officielle.

Article rédigé par
Marine Ritchie & Leela Badrinath - franceinfo Culture
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 4 min.
Nanni Moretti au 70e anniversaire du Festival de Cannes en mai 2017 (ALBERTO PIZZOLI / AFP)

Après six ans d’absence, Nanni Moretti fait son grand retour au Festival de Cannes où il présente, en sélection officielle, Tre Piani. Avec plus de 45 ans de carrière, le réalisateur italien joue dans tous ses films, au travers desquels il dresse un portrait subjectif de la société et de la vie politique italienne. Retour sur sa filmographie. 

Le film comme manifeste 

Le cinéma de Nanni Moretti est sculpté par ses préoccupations politiques. Dès 1976, il incarne Michele Apicella, son alter ego, avec lequel il partage ses convictions intimes et ses observations sur la politique italienne. Dans Palombella rossa, son sixième long métrage sorti en 1989, Apicella est un joueur de water-polo amnésique qui, au cours d'un match, se rappelle son engagement au sein du parti communiste italien. Il utilise le passé personnel du personnage pour évoquer l'histoire et exprimer son regret des heures de gloire de la gauche italienne. 

Bien plus tard, dans Le Caïman, Moretti n'hésite pas affirmer son engagement politique, cette fois-ci en se positionnant contre Silvio Berlusconi. Dans ce film présenté à Cannes en 2006, un réalisateur de navets fauché doit mettre en scène un scénario qui s'avère être une biographie du président du conseil italien. Nanni Moretti en profite pour faire une satire acerbe de Berlusconi, et va jusqu'à incarner son ennemi, intime et politique, à la fin du film.

L'acteur italien Elio de Capitani joue le comédien qui doit incarner Silvio Berlusconi dans "Le Caïman" de Nanni Moretti (SACHER FILM)

Les oeuvres de Nanni Moretti parlent de sa génération, qui émerge dans l'après-mai 68, bercée par les idéaux révolutionnaires de gauche. À travers ses observations, il souligne de façon tantôt amusée, tantôt sévère les évolutions de la vie politique et l'individualisation de la société italienne au cours des quarante dernières années.

Quand l'autobiographie sert de réflexion sur le monde

Nanni Moretti s’est lui-même mis en scène à plusieurs reprises pour développer des réflexions à la fois très personnelles et générales comme dans Journal intime (1994) et Aprile (1998). Le premier (prix de la mise en scène au Festival de Cannes) est construit sous la forme de réflexions autant profondes que futiles et légères. Nanni Moretti y joue son propre rôle et dialogue avec son journal intime, dans un récit de voyage à la première personne, celle d’un intellectuel égaré et vagabond.  

Nanni Moretti et Renato Carpentieri (Gerardo) sur les îles Eoliennes, dans "Journal intime" (SACHER FILM / COLLECTION CHRISTOPHEL VIA AFP)

Le film est divisé en trois épisodes, la balade en Vespa dans Rome, les îles éoliennes et le récit d’un patient promené de médecin en médecin. Le réalisateur était affecté à l’époque d’un lymphome du poumon (forme de cancer) et montre dans le film une de ses séances de chimiothérapie. Cette sorte d’errance, bercée par le hasard et sans destination précise, offre à sa manière une analyse du peuple italien et de l’évolution du monde moderne autour de grands sujets comme l’éducation ou la médecine.  

Aprile, toujours intimement lié à sa vie privée, est une sorte de prolongement “politico-familial” de Journal Intime. Le film suit autant le vie politique italienne entre 1994 et 1997 que l’arrivée du premier enfant de Nanni Moretti (le mois d’avril correspond à la naissance de son fils et aux élections de 1996). Il témoigne avec humour des changements sociaux et politiques inquiétants, avec l'arrivée de Berlusconi au pouvoir.  

Quand le drame bouleverse la vie

En 2001, Nanni Moretti reçoit la Palme d’or du Festival de Cannes pour son film La chambre du fils. Il y interprète un psychanalyste, Giovanni, installé dans le Nord de l’Italie avec sa femme Paola et ses deux enfants Irene et Andrea.  

Laura Morante, la mère Paola et Giuseppe Sanfelice, le fils Andrea dans "La chambre du fils" de Nanni Moretti, sorti en 2001 (PHOTO12.COM - COLLECTION CINEMA)

Le quotidien de cette famille est montré à la caméra, un quotidien bouleversé par la mort du jeune Andrea. Le film se concentre alors sur le deuil de la famille fracturée. Le père en particulier ne peut pas exprimer cette mort qui transforme sa vie, son couple et sa fille. La famille n’est plus unie et Nanni Moretti ne fait plus ici de comédie, il délivre un réel drame familial.  

Quatorze ans plus tard, en 2015, un de ses films fait à nouveau partie de la sélection officielle de Cannes : Mia Madre. Margherita Buy interprète une réalisatrice en plein questionnement artistique. Alors qu’un célèbre acteur américain tient le premier rôle de son film, sa mère est en train de mourir. Elle s’en occupe avec son frère (Nanni Moretti) tout en éduquant sa fille adolescente elle-même en pleine crise scolaire. Un film qui pose des questions sur l’art et le cinéma tout en évoquant un certain nombre d’angoisses liées à la mort, la vieillesse et la famille. 

Nanni Moretti et Margherita Buy dans "Mia Madre" sorti en 2015 (SACHER FILM/FANDANGO/LE PACTE / ARCHIVES DU 7EME ART)

Grand retour à Cannes avec "Tre Piani"

Alors qu'il est habitué à écrire ses propres scénarios, il s'agit là de la première adaptation du réalisateur. Moretti s'est inspiré de Trois étages, un polar écrit par l'auteur israélien Eshkol Nevo narré au travers de trois habitants d'un même immeuble à Tel Aviv. Fidèle à ses paysages italiens, Nanni Moretti a tout de même transposé l'histoire en plein coeur de Rome.

Initialement programmé pour l'édition de 2020, Moretti a patienté plus d'un an pour enfin montrer son nouveau film au public. C'est un grand retour pour l'Italien qui n'avait pas été à Cannes depuis 2015 lors de la présentation de Mia Madre en sélection officielle, dont il était rentré bredouille. Vingt ans après avoir remporté la Palme d'Or pour La chambre du fils, le regard si singulier de Nanni Moretti séduira-t-il à nouveau le jury ?

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