Cannes 2019 : prince du fantastique, John Carpenter honoré à la Quinzaine des réalisateurs

Le réalisateur américain John Carpenter, spécialiste du cinéma de genre, est adoubé par la Quinzaine des réalisateurs à Cannes.

Le réalisateur et compositeur américain John Carpenter en concert salle Playel à Paris en 2018
Le réalisateur et compositeur américain John Carpenter en concert salle Playel à Paris en 2018 (SUSANNA SAEZ / EFE)

Cinéaste américain frondeur, John Carpenter reçoit mercredi le Carrosse d’or qui récompense un réalisateur pour l’ensemble de son œuvre.

Dark Star, Halloween (1978), Assaut (1976), New York1997 (1981), The Thing (1981), Invasion Los Angeles (1988), L’Antre de la folie (1994) : en sept films, les sept bonnes raisons de voir John Carpenter honoré par la Quinzaine des réalisateurs.

On aurait pu citer d’autres œuvres de sa filmographie forte de 22 longs métrages, comme Fog Christine, Prince des ténèbres, Vampires ou Ghosts of mars… Un choix subjectif, mais qui reflète la palette fantastique d’un metteur en scène qui a souvent fait de ses budgets riquiqui le moteur de son inventivité.

Dark Star : le premier film

Quand sort Dark Star en 1974, John Carpenter à 25 ans. Il vient de terminer ses études à l’USC de Los Angeles, une des plus importantes écoles de cinéma des Etats-Unis. Il s’agit de son film de fin d’études, un court métrage de science-fiction de 45 minutes qu’un producteur canadien lui propose de prolonger pour le sortir en salles.

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Comédie de SF, c’est une parodie de 2001 : l’Odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Carpenter y est réalisateur, acteur, producteur et compositeur. A l’USC, le cinéaste a rencontré Dan O’ Bannon, qui joue dans le film et sera le futur coscénariste d’Alien. Dark Star est bien accueilli par le public et la critique ; il recevra de nombreux prix dans les festivals et conventions de science-fiction.

Assaut : un remake de Rio Bravo

Deux ans après Dark Star, en 1976, Carpenter réalise Assaut, un thriller urbain, où un autobus pénitentiaire est assailli par un gang. Il s’agit d’un remake projeté à l’époque contemporaine de Rio Bravo, classique du western signé Howard Hawks avec John Wayne, un des films préférés du jeune réalisateur. Il y démontre son talent à installer une atmosphère tendue à l’extrême et violente.

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Le film connaitra des déboires avec la censure, notamment pour la vision du meurtre de sang-froid d’une fillette. Mal accueilli aux Etats-Unis, le film sera bien reçu en Europe et fera l’objet d’un remake signé du Français Jean-François Richet, produit par Carpenter en 2005, avec Ethan Hawke et Lawrence Fishburn.

Halloween : la consécration publique

Sorti en 1978, Halloween, la nuit des masques marque un tournant dans la carrière de John Carpenter. Passionné de science-fiction et de fantastique, il désire réaliser un film d’horreur dans la lignée de Psychose d’Hitchcock. Ainsi prend-il dans le rôle principal, une jeune inconnue, Jamie Lee Curtis, qui n’est autre que la fille de Janet Leigh, la victime assassinée sous la douche, dans le film d’Hitchcock. Succès aidant, l’actrice aura une longue et belle carrière. C’est aussi la première fois qu’un acteur connu apparaît dans une de ses mises en scène : Donald Pleasance auquel il refera appel dans New-York 1997 et Prince des ténèbres.

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Réalisé avec un budget réduit de 325.000 dollars, Halloween rapportera quelque 47 millions de dollars aux Etats-Unis et 60 à 70 millions dans le monde. Aussi, le film est-il à l’origine d’un genre qui va tenir le haut du pavé dans les années 80, le Slasher, où des assassins masqués tuent à l’arme blanche (Vendredi 13, Les Griffes de la nuit, Meurtres à la Saint-Valentin…), même si Psychose ou le giallo (polar italien) lui sont antérieurs. Halloween synthétise l’épure de la mise en scène chez Carpenter, avec des cadrages construits, un montage sec et efficace qui joue sur la durée et compense l’absence de budget. Une approche qui se reflète dans sa musique électronique, répétitive et lancinante, comme rare réalisateur à composer pour ses films.

New York 1997 : Kurt Russell, l’alter ego de Carpenter

Après un film de fantômes à petit budget mais toujours aussi efficace (Fog), Carpenter réalise un de ses films les plus ambitieux, New York 1997. Il offre le premier rôle à Kurt Russel qu’il a découvert en réalisant un biopic d’Elvis Presley pour la télévision, Le Roman d’Elvis. L’acteur y tient le rôle de Sam Plisken, un repris de justice envoyé au cœur de New York transformé en prison de sécurité, où s’est crashé l’avion du président des Etats Unis.

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Plisken endosse la personnalité rebelle propre au réalisateur, figure emblématique du cinéaste indépendant à Hollywood. Le film bénéficie également de la présence de Lee Van Cleef, célèbre acteur de western spaghetti (Le Bon, la brute et le truand). New York 1997, film de SF, a, grâce à l’acteur et son contexte, des réminiscences de western. Autre apparition de choix, celle de la star de la musique soul Isaac Hayes, avec lequel collaborera musicalement Carpenter. Le film fera l’objet d’une suite décevante, Los Angeles 2019, avec Peter Fonda et toujours Kurt Russell.

The Thing : le meilleur Carpenter ?

Avec les succès successifs, la reconnaissance critique et le triomphe de New York 1997, John Carpenter a les coudées franches pour son prochain projet. Il se lance dans un remake de The Thing, film qui a lancé la vague de science-fiction hollywoodienne en 1950, cosigné par Howard Hawks dont Carpenter a déjà adapté Rio Bravo avec Assaut. L’épure de la mise en scène éclate dans ce film, peut-être le plus abouti de sa carrière.

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S’il adapte le roman de John W. Campbell, Who Goes There ?, John Carpenter lui donne une couleur rappelant le grand auteur fantastique Howard Phillips Lovecraft. Il reprend dans le rôle principal Kurt Russell qui incarne toujours l’indépendance d’action que revendique le réalisateur. Mais c’est dans la dimension alors inédite de ses effets spéciaux que le film marquera un public médusé par les prouesses réalisées par le spécialiste Rob Bottin. La créature extraterrestre du film se métamorphose continuellement dans des figures qui rivalisent dans l’horreur, selon une technique qui ne pouvait pas faire appel à l’animation numérique, alors inexistante. Le film marque de ce point de vue une date dans l’histoire du cinéma. Mais il dénote surtout dans le paysage cinématographique par son ambiance paranoïaque tenace teintée d’un pessimisme rare à Hollywood. Pour une fois, Carpenter confie la musique au grand Ennio Morricone, mais elle reste fortement teintée des ambiances du réalisateur-compositeur.

Invasion Los Angeles : le brûlot politique

Après le succès mitigé au box-office de The Thing, malgré ses qualités, Carpenter réussit l’adaptation du roman de Stephen King Christine qui remplit les salles. Starman est par contre un flop et Les Aventures de Jack Burton dans les griffes du mandarin, son plus gros budget, un échec public cuisant. Il est donc obligé de réduire la voilure et revient à des budgets plus modestes avec les compensations inventives qui ont fait sa réputation. Invasion Los Angeles va être son manifeste de rebelle indépendantiste acharné contre l’establishment. Un sans-abri de Los Angeles découvre que toute la ville est sous l’emprise d’une invasion extraterrestre totalement intégré sans que personne ne s’en aperçoive. Des lunettes spéciales permettent de découvrir que des quidams croisés tous les jours sont en fait des aliens, que les panneaux ou spots publicitaires recèlent des messages subliminaux dirigistes, tout comme les journaux, la télévision, le cinéma…

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Le message est clair : nous sommes sous influence. On crierait aujourd’hui à la psychose complotiste. Mais avec Carpenter, le propos est ouvertement dirigé contre la politique des films à Hollywood (le film se déroule à Los Angeles), sous influence reaganienne et bientôt bushienne. Le réalisateur ne cache pas être libertaire, bien au-delà des démocrates (gauche américaine). Sa parabole filmique oscille entre la paranoïa (thème majeur du cinéaste) et l’illumination révélatrice. Elle annonce du même coup Matrix, sur les réalités alternatives, dix avant le film des Wachowski.

L’Antre de la folie : création et aliénation

La paranoïa demeure au cœur de L’Antre de la folie. Un psychiatre recueille le témoignage d’un enquêteur d’assurance enfermé dans une cellule (Sam Neil). Il lui confie avoir été dépêché par un éditeur pour retrouver la trace de Sutter Cane (Jurgen Prochnow), un célèbre auteur de best-sellers d’épouvante disparu, dont les romans provoqueraient des troubles psychiatriques graves chez ses lecteurs. Cane aurait découvert que la Terre est menacée par des entités cosmiques ancestrales qui cherchent à la reconquérir après en avoir été expulsées il y a des millions d’années. La trame est un mixage entre les univers de Stephen King et d’Howard Phillips Lovecraft.

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Comme dans Invasion Los Angeles, la thèse d’un péril apocalyptique peut relever d’un délire paranoïaque. D’autant qu’elle est émise par un écrivain dont les écrits contaminent ses lecteurs et que son dernier livre est adapté au cinéma, démultipliant ainsi le nombre de contaminés. Carpenter projette ainsi en l’écrivain Sutter Cane, le pouvoir suggestif du créateur de fiction sur son récepteur, sur sa perception du réel, sinon sur le réel lui-même. Un sujet ambitieux, le plus ambitieux de John Carpenter, encore réalisé avec maestria avec deux dollars et six cents…