"Dune" : du livre culte de Frank Herbert au film de Denis Villeneuve, la saga d’une adaptation impossible

Publié en 1965, "Dune" est un classique de la science-fiction. Prémonitoire sur les sujets écologiques et géopolitiques, plus d’un cinéaste s’y est cassé les dents.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Rebecca Ferguson dans "Dune" de Denis Villeneuve (2021). (WARNER BROS. ENTERTERMENT INC.)

Alejandro Jodorowsky, Stanley Kubrick, Steven Spielberg se sont inclinés devant le défi d’adapter Dune (Editions Robert Laffont). David Lynch en a tiré l’un des pires films de science-fiction, deux mini-séries ont remporté deux Emmy Awards, et Denis Villeneuve (Premier contact, Blade Runner 2049) en réalise la nouvelle adaptation, en salles mercredi 15 septembre.

Publié en 1965, le premier projet d’adaptation remonte à 1975, une production française qui devait transformer la science-fiction au cinéma, sans jamais voir le jour. Qu’est-ce qui fascine tant dans Dune

L’empire de "Dune"

Quand Dune est publié aux Etats-Unis en 1965, l’Amérique est en pleine ébullition. Le pays s’engage massivement au Vietnam la même année, la Beat Generation a laissé place aux hippies, plus radicaux. La contre-culture prend le pouvoir. Liberté, solidarité, pacifisme, écologie et spiritualité participent d’une idéologie subversive dont Dune est un des catalyseurs. Les hippies seront récupérés dans les années 70, annihilés en 1980.

Première de couverture de "Dune" de Frank Herbert (détail). 1970 (ROBERT LAFFONT)

Avec Philip K. Dick (Ubik) et Norman Spinrad (Jack Baron et l’éternité), Frank Herbert a senti son époque. En 1965, la science-fiction est un genre mineur, considéré infantile, même si Isaac Asimov (I, Robot)) ou Arthur C. Clarke (2001 : l’Odyssée de l’espace) sont reconnus. Pour Dick, la reconnaissance est arrivée avec Blade Runner (1982) à sa mort, Spinrad attend toujours. La génération hippie s’est reconnue dans l’œuvre de Herbert, notamment pour ses contenus écologique et spirituel. Dune est aussi l’histoire d’une guerre, avec en arrière-fond celle du Vietnam à son époque, mais teintée de "Jihad" dans le livre. Cette guerre sainte renvoie à nos jours. Depuis 1965, le conflit asiatique (Corée, Vietnam, Laos), s’est déplacé au Proche-Orient. Désertique, la planète Arrakis du roman prend aujourd’hui des teintes d’Afghanistan.

Dune est l’histoire d’Arrakis, une planète de sable où est cultivée l’"épice", une drogue (cf. l’opium afghan) qui permet de courber le temps et faciliter les voyages spatiaux. Elle est gérée par l’Empire galactique qui en a confié la garde à la cruelle famille Harkonnen. Arrakis est gouvernée par la famille Atréides dont le dernier né pourrait bien être le messie qui délivrera la planète de son emprise maléfique. Sur un modèle américain manichéen, le roman éblouit par son sous-texte où émergent les thèmes environnementaux, la drogue, la religion et la guerre. Très littéraire, la critique qualifie le livre de chef-d’œuvre, entre l’Antique et Shakespeare, avec des réminiscences wagnériennes. Un roman de SF avec des telles références, du jamais vu : une révolution, vite un best-seller.

Peinture promotionnelle pour le jeu vidéo "Dune" du studio norvégien Funcom (2021). (Funcom)

Pavé de plus de 500 pages Dune est beau, un peu épais, alourdi de plusieurs suites de son auteur, puis de son fils : une mine d’or. Depuis, des BD, jeux vidéo et de société ont vu le jour, des musiciens s’en sont inspirés et une troisième série TV est dans les tuyaux : un empire.

Jodo

En 1974, après les succès inespérés en France et en Europe de El Topo (1970) et de La Montagne sacrée (1973) d’Alejandro Jodorowsky, le producteur français Michel Seydoux lui donne carte blanche. Il répond Dune. Le réalisateur rassemble autour de lui Dan O’Bannon aux effets spéciaux, Moebius, dessinateur de BD, H. R. Giger, peintre, et Christopher Foss, illustrateur de SF, pour la conception visuelle. Tous sont reliés à la nouvelle revue révolutionnaire de BD/SF Metal Hurlant qui annonce le projet. A la musique : Pink Floyd et Magma. Les acteurs : Brontis Jodorowsky - que son père a dirigé dans El Topo -, David Carradine, Salvador Dali, Amanda Lear, Orson Welles, Mick Jagger. Incroyable.

Première de couverture de Christopher Foss du storyboard de "Dune" d'Alexandro Jodorowsky (1975), dans le documentaire "Josdorowsky's Dune" de Frank Pavich (2016). (BLAQ OUT)

Le film est évalué à 15 millions de dollars, une grosse somme à l’époque. Il en manque cinq à Seydoux pour boucler le budget. Il part avec Jodo taper à la porte des majors américaines - Metro, Fox, Universal, Columbia et Disney - pour y parvenir. Dans leurs bagages : le storyboard complet du film dessiné par Moebius (cofondateur de Metal Hurlant) : du jamais vu. Tout le monde est ébloui, mais personne n’accepte le réalisateur à l’origine du projet pour faire le film.

Les Français repartent bredouilles, mais tous les grands studios américains gardent la manne du stroryboard qui fait le tour de tout Hollywood. Il sera à l’origine de l’esthétique de la SF au cinéma dès Star Wars (1977, deux ans plus tard) qui puisera dedans, comme Alien (1979), qui rassemble Moebius, Giger, Christopher Foss et Dan O’Bannon (comme scénariste) au générique, transfuges du projet initial. L’influence du Dune de Jodorowsky se retrouve dans tous les blockbusters de SF depuis, jusqu’à aujourd’hui. Il reste "le plus grand film de SF jamais réalisé". Toute l'histoire est magnifiquement raconté dans le documentaire Jodorowsky's Dune de Frank Pavich (2016).

David Lynch dérive

Jodorowsky voulait faire un film messianique (comme l’est le héros de Dune), une "expérience au LSD sans LSD", dit-il, pour "donner un impulse à la jeunesse". Mais ce film n’existe-t-il pas déjà dans 2001 (1968) de Kubrick ? Jodo se casse les dents : ses œuvres anticonformistes précédentes ne rassurent pas les majors. En 1975, jamais film aussi complexe n’était arrivé à un tel point de préproduction sans être réalisé. Echec sur toute la ligne.

Seydoux revend les droits du roman au producteur Dino De Laurentiis qui donne le film à sa fille Raffaella. C’est sa deuxième production, après le succès de Conan (1982). David Lynch sort du triomphe d’Elephant Man (1981) : le réalisateur est tout désigné pour le film. Cela sera un fiasco, que son auteur reniera. Mulholland Drive (2001) n’est-il pas une version filmique de son vécu hollywoodien ?

Sur le papier, ce Dune est prometteur. Lynch vient de découvrir son acteur fétiche Kyle McLachlan pour jouer Paul Atréides, Jürgen Prochnov est parfait en Duc Leto, Sting est Feyd-Rautha Harkonnen, Max von Sidow, Brad Dourif, Dean Stockwell, Patrick Stewart sont de la partie. Jusqu’ici tout va bien. Résultat : un des pires films de SF jamais réalisés, à l’esthétique hideuse et à la simplification scénaristique indigne.

Pas de quartier sur un tel fiasco, la critique est assassine et le film un échec réduit au seul opportunisme de se raccrocher à la vogue des films de l’espace post-Star Wars. Les enfants qui ont vu le film à l’époque en ont gardé le souvenir d’un film culte des années 80, qu’il représente bien. Les amateurs de SF, de Dune et de Lynch sont affligés. Jodo est ravi. Le film n’arrive pas à la cheville de son projet. Un produit, tout ce contre quoi il crée. Enterrement de première classe.

Denis Villeneuve, le messie de "Dune" ?

Dune est ainsi resté dans les cartons, le film n’ayant pas bénéficié d’une adaptation digne de ce nom. HBO en tire deux mini-séries, Dune et Les Enfants de Dune (adaptation de la suite de Frank Herbert), récompensés par deux Emmy en 2000 et 2003. Encore victime d’une conception esthétique ratée, et d’effets spéciaux tout numérique aujourd’hui datés. "C’est pas ça"…

La Warner, qui détient les droits du roman, ressert le couvert en annonçant en 2018 une nouvelle version qui sort le 15 septembre prochain, après moult reports dus au Covid. A la réalisation, Denis Villeneuve rassure. Révélé par Incendies (2010), le Québécois a deux films de science-fiction majeurs derrière lui, Premier contact (2016) et Blade Runner 2049 (2017), un grand film et un chef-d’œuvre.

L’univers de Dune est emblématique de la SF : espace interstellaire, planète désertique, vers géants, costumes militaires et impériaux, palais, guerre technologique… Tout Star Wars en fait. Les versions précédentes ont mal vieilli. Sauf celle de Jodorowsky qui, sur le papier, a toujours une longueur d’avance. Qu’en ferait-il aujourd’hui ? Personne ne lui a demandé. Villeneuve connaît toute l’histoire. Comment s’en sortira-t-il ? Réponse le 15 septembre.

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