"Prison[s]" : l'univers carcéral français passé au crible dans une remarquable série documentaire

Que se passe-t-il derrière les murs des prisons françaises ? Qui sont les détenus, comment vivent-ils la détention ? A quoi sert-elle ? Cette série documentaire en cinq épisodes disponible sur francetv slash interroge sur les limites d'un système carcéral français souvent pointé du doigt.

Article rédigé par
France Télévisions Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 5 min.
Affiche de la série documentaire "Prison[s]" (Empreinte Digitale Productions)

Loin des clichés, cette série documentaire réalisée par Charlotte Lavocat dresse un état des lieux des prisons françaises à travers le témoignage de détenus hommes et femmes, de surveillants, de médecins, de responsables d'associations. Postée dans différents lieux de l'univers carcéral, la caméra, toujours à bonne distance, nous fait passer derrière les murs et les portes closes, nous interrogeant sur un système grippé à bien des égards. Prison[s] est à voir sur francetv slash jusqu'en janvier 2025.

PRISON[S] Trailer from Empreinte Digitale on Vimeo.

La série s'ouvre aux portes du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand (Saône-et-Loire), "quartier arrivants", dont "la mission est de limiter le choc carcéral". Dans les couloirs, le vacarme des portes qu'on ouvre et qu'on referme, le claquement des clés, les éclats de voix qui résonnent dans les coursives… L'entrée en prison n'est jamais anodine. Arnaud et Hervé, deux surveillants, veillent sur les nouveaux arrivants comme le lait sur le feu, avec les moyens du bord. "Il y a encore des arrivées prévues, on va mettre des matelas par terre", souffle Arnaud. L'unité souffre comme de nombreux établissements de surpopulation.

Capture d'écran du documentaire "Prison[s]", Arnaud, surveillant dans le quartier des arrivants du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand (Saône-et-Loire) (Empreinte Digitale)

"Tombé en détention"

En fil conducteur, comme dans chacun des épisodes, un témoignage, celui pour commencer de Djimé, 29 ans, qui confie être "tombé en détention" très tôt, puis y avoir passé "50 pour cent de sa vie", persuadé que la prison ne sert à rien. "On dit que ça fait réfléchir, mais moi je pense que ça ne sert à rien du tout, ça fait que du mal, ça peut tuer un homme". La parole comme relais de témoin, on entend à la fin du premier épisode les premiers mots du témoignage de Jul, 24 ans, un premier séjour en détention à l'âge de quinze ans.

Jul sera le témoin du deuxième épisode de la série, consacré à l'incarcération des mineurs. Jul dit n'avoir jamais passé une année entière hors de prison depuis ses quinze ans, "un cercle vicieux", ajoute le jeune homme. On entendra ensuite le témoignage d'Aurélie, qui rythme le troisième épisode, consacré à la vie des détenues du quartier des femmes au centre de détention de Bapaume (Pas-de-Calais).

Capture d'écran du documentaire "Prison[s]", deux détenues du  centre de détention de Bapaume (Pas-de-Calais). (Empreinte Digitale Productions)

Elles regrettent que les conditions de détention des femmes soient souvent plus rudes que celles des hommes. Pourtant l'atmosphère qui se dégage de leur quotidien semble adoucie par des liens tissés en prison, des moments partagés, une écoute mutuelle et une solidarité qui semble absente des quartiers des hommes.

"Les fous ne sont pas aptes à vivre dans un milieu violent"

On entendra aussi Cyril, tombé à cause de sa dépendance à l'alcool, impuissant à calmer ses angoisses. Avec lui on découvre le quotidien d'une UHSA (unité hospitalière spécialement aménagée), celle dirigée par le docteur Luc, psychiatre au centre pénitentiaire d’Aix Luynes. On apprend que huit hommes et sept femmes détenues sur dix souffrent d'un trouble mental. La prison n'est pas adaptée, mais le nombre de lits en psychiatrie a été divisé par cinq en quarante ans, et bien souvent les personnes atteintes de troubles mentaux atterrissent en prison, un lieu totalement inadapté pour ces populations.

Cyril témoigne dans le documentaire "Prison[s]", capture d'écran (Empreinte Digitale Productions)

"Les fous ne sont pas aptes à vivre dans un milieu violent, et ils devraient être hospitalisés", souligne Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation des libertés. Un des détenus confirme : "le seul endroit où je ne me sens pas mal, c'est ici, avec vous", confie-t-il aux médecins de l'unité sanitaire où il reçoit des soins.

On entendra enfin Vincent, qui a échappé à la prison en effectuant des peines d'intérêt général, ou cet autre détenu, qui préfère le bracelet électronique "même s'il faut le garder pendant dix ans", plutôt que de devoir retourner en prison. Ce dernier épisode aborde la question des alternatives à la prison, et de leurs vertus. "Si j'avais été en détention, je ne serais sans doute pas là aujourd'hui", confie Vincent, "ça m'aurait sûrement desservi, alors que grâce au travail d'intérêt général, j'ai pu construire un projet professionnel", conclut-il.

"Pas un espace de privation de droits"

Cette remarquable série à la réalisation soignée et sobre, ne cède jamais à la tentation du spectacle, ni du voyeurisme. Sans commentaires, le documentaire distille les informations d'ordre général sous forme de textes affichés à l'écran. Juste ce qu'il faut pour contextualiser, donner un sens aux témoignages et mettre en perspective. Derrière les acronymes, cette série dévoile une humanité fragile, que la prison enferme dans un engrenage souvent vain. Au-delà des mots, la caméra saisit en plans serrés les stigmates des corps, dans le mouvement d'une main la nervosité, l'émotion, dans les regards la tristesse ou l'ennui.

"Prison[s]", capture d'écran (Empreinte Digitale Productions)

Cassant les idées reçues et les clichés sur la prison, la réalisatrice propose un regard aiguisé sur une réalité carcérale pavée de situations inacceptables, voire inhumaines. 

La France a en effet été condamnée à 17 reprises par la Cour européenne des droits de l’Homme en raison de conditions de détention violant l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’Homme. Ces condamnations concernent les conditions matérielles auxquelles les détenus sont soumis, des manquements aux soins médicaux ou encore des défaillances dans la prisedu suicide en prison.

Dans un arrêt du 30 janvier 2020, la Cour européenne des droits de l’Homme a condamné la France pour conditions de détention inhumaines et dégradantes dans six établissements, mais elle l’a aussi invitée à prendre des mesures générales pour "résorber définitivement" la surpopulation.

"Prison[s]", capture d'écran (Empreinte Digitale Productions)

Le nombre de détenus a repassé la barre des 70 000 au 1er mars, un seuil qui n'avait plus été atteint dans les prisons françaises depuis le début de la crise sanitaire il y a deux ans, selon des chiffres officiels publiés jeudi 31 mars. Les 188 établissements pénitentiaires comptaient au 1er mars 70 246 détenus pour 60 619 places opérationnelles, soit une densité carcérale globale de 115,9% contre 105,9% il y a un an.

"La mission de la prison telle qu'elle est définie  par la loi, c'est de sanctionner une personne qui a commis une infraction, et je dis bien le mot "sanctionner", qui n'est pas le même que "punir", qui lui implique une souffrance. On restreint la liberté, on enferme la personne dans un périmètre, mais ce n'est pas un espace de privation de droits"

 Sylvain Lhuissier, co-créateur de l'ATIGIP (agence du TIG et de l'insertion professionnelle)

dans "Prison[s] 

"On s'est habitués à des situations auxquelles on n'aurait jamais dû s'habituer", conclut Dominique Simonnot.

"Prison[s]", série documentaire à voir jusqu'à janvier 2025 sur francetv slash

Production : Empreinte Digitale, produit par Joachim Landau et Raphaël Rocher
Écriture et réalisation : Charlotte Lavocat
Images : Victor Bruzzi, Origa Robert, Alison Si Tahar, Clémentine Pavan
Montage : Brice Gauthier, Vincent Eyer
Musique originale : David Federman & Jim Grandcamp
Durée de chaque épisode : 20 minutes

Prolongez votre lecture autour de ce sujet

tout l'univers Documentaires

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.