"Ce qu’on nie aux Palestiniens, c’est leur humanité" : la réalisatrice Lina Soualem et sa mère, l’actrice Hiam Abbass célèbrent l'identité palestinienne dans "Bye bye Tibériade"

Lina Soualem, la réalisatrice de "Bye bye Tibériade", raconte, en compagnie de sa mère Hiam Abbass, le processus de création du film autour de sa famille minée par l'exil en Palestine. Une lutte contre l'invisibilisation des histoires palestiniennes, à voir en salles depuis le 21 février.
Article rédigé par Yemcel Sadou
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 9 min
L'actrice et réalisatrice palestinienne Hiam Abbass (à gauche) et sa fille, cinéaste et actrice franco-palestino-algérienne, Lina Soualem, posent lors d'une séance photo à Paris, le 13 février 2024. (JOEL SAGET / AFP)

Côte à côte, Hiam Abbass et sa fille Lina Soualem sont habituées aux interviews. L'actrice et la jeune réalisatrice les enchaînent depuis plusieurs mois pour leur film Bye bye Tibériade, en salles depuis le 21 février. Elles y racontent l’histoire de leur famille marquée par la Nakba, l'exil forcé des Palestiniens. Marqué par le parcours exceptionnel de la mère et la grand-mère de Hiam Abbass, le documentaire est aussi un livre visuel de souvenirs et d’images d’archives de la famille maternelle de Lina Soualem. Un film qui résonne dans l'actualité du conflit Israël-Hamas.

Pour Franceinfo Culture, elles reviennent sur la nécessité de raconter les histoires palestiniennes.

Franceinfo Culture : Qu’est-ce qui vous a amené à faire Bye bye Tibériade ? Y a-t-il eu un déclic ?

Lina Soualem : Ça découle de mon premier film Leur Algérie dans lequel j’ai filmé mes grands-parents paternels algériens. Je me suis rendu compte à quel point j’avais commencé à explorer quelque chose que je n’avais pas terminé. Le pan maternel revenait toujours. Je parlais souvent du silence autour de l’histoire de ma famille paternelle qui n’a pas été transmise à cause du traumatisme lié au déracinement, à la colonisation et l’immigration. Je comparais souvent ça avec ma famille maternelle, pour qui la transmission de l’histoire s’est faite pour survivre. J’ai eu besoin de me plonger dans cette histoire maternelle qui m’a été transmise. J’avais commencé à filmer ma grand-mère maternelle lorsque je tournais Leur Algérie, comme par acquit de conscience ou devoir de capturer aussi cette mémoire.

C’était plus douloureux à raconter. Ce sont des histoires plus tragiques. En même temps, ça devenait de plus en plus vital et nécessaire. Je me suis rendu compte que les images d’archives filmées par mon père étaient un trésor.

Hiam Abbass : Quand on naît en héritant des exils tels que l’Algérie et la Palestine, je crois que si l’on interroge un côté, on devient presque obligé d’aller interroger l’autre, parce que l’équilibre dépend des deux. Ce n’est pas l’histoire de papa et maman, ça les dépasse.

Comment lutter, selon vous, contre l’invisibilisation de ces histoires palestiniennes qu’on enterre et qui sont ignorées par le reste du monde ?

Lina Soualem : En redonnant une place à ces femmes dans l’histoire, un droit d’existence. Dans le film, on ne peut pas nier ce qu’elles ont vécu. C’est ce qu’elles racontent de leur vie. Ce n’est pas un parti pris ni un positionnement, c’est la réalité.

Face à la stigmatisation. Face à cette idée que les Palestiniens sont une masse abstraite, homogène, qu’on essentialise constamment, alors que dans cette histoire collective, il n’y a que des mémoires individuelles de gens qui essayent de trouver leur place dans le monde. Ce film devient une archive à partir du moment où la perte et l’effacement sont encore en cours. C’est une archive qui devient la preuve d’un souvenir et d’une histoire niée.

Ce qui est fou, c’est que le monde extérieur a essayé d’effacer l’identité palestinienne. Un peuple sans terre pour une terre sans peuple. Il n’y avait pas de société selon l’imaginaire collectif. Ce qui est impressionnant et de l’ordre du miracle, c’est que les Palestiniens sont là. Ils continuent de se raconter, de vivre, et de se célébrer à travers la culture, les gestes du quotidien. Ils ont réussi à se dépasser malgré la violence de la perte. J’ai un ami qui vient d’Afrique subsaharienne. Il me disait qu’il avait connecté le film à son histoire. En tant que descendant d’une famille ayant subi l’esclavage, à l’identité niée, on est là, les petits enfants, à affirmer notre appartenance à une culture et une mémoire collective d’anciens colonisés. Il disait que c’était la plus grande forme d’humanité : on a survécu à la déshumanisation. La vraie résistance, c’est par la vie.

L’identité palestinienne se délite avec le conflit. Est-ce qu’un film à l’échelle d’une famille permet de rappeler l’ancrage des Palestiniens à leur terre ?

Lina Soualem : Ça permet de visibiliser quelque chose qui n’est pas regardé, stigmatisé ou occulté. C’est tout ce qu’on connaît de la Palestine, ces représentations non réelles que les autres projettent sur nous. Ça ne correspond pas à notre réel, à celui de ma famille mais aussi à celui de toutes les autres familles palestiniennes que je connais. Ce sont des personnes qui se définissent par la vie et la culture et non pas par la mort comme on les représente toujours. Ce n’est pas une masse stigmatisée mais une multitude d’individualités. Ce qu’on nie aux Palestiniens, c’est leur humanité, la possibilité d’être des êtres humains à part entière avec leurs aspirations. Même s’ils sont dépossédés de tout, les Palestiniens continuent à célébrer la vie, et c’est le cas des femmes de ma famille. C’est ce que j’ai toujours vu d’elles, de cette terre, de cette culture. Pour moi, c’était important de leur laisser la place pour qu’elles puissent se réinscrire dans l’histoire.

Ce n’est pas seulement survivre, c’est continuer à vivre. Continuer à célébrer des mariages, à célébrer des valeurs de paix, de tolérance à ses enfants. Cette famille représente la richesse de la culture palestinienne. Il y a énormément de poètes, d’écrivains, d’artistes palestiniens, dans un endroit marqué par la guerre, le déplacement, le déracinement. Un endroit qui n’a même pas de ministère de la Culture et pourtant, il y a énormément de festivals, de cinémas. C’est ça que je connais de la Palestine et que je voulais mettre en avant.

Est-ce qu’il y avait un sentiment d’urgence à faire ce film ?

Hiam Abbass : Plutôt la peur de la perte.

Lina Soualem : Aussi la nécessité de laisser une trace pour ne pas être complètement enfouis et écrasés par la perception des autres. J’ai commencé à filmer il y a sept ans environ. On se rend compte aujourd’hui dans le contexte dans lequel le film sort, que cette nécessité est devenue une urgence. Mais on n’était pas conscientes de l’urgence à ce moment-là, même si le risque de l’effacement et de la disparition a toujours existé. J’en parle dans le film, c’est une peur qui sommeille en nous et se réveille aujourd’hui.

Dans le documentaire, on a l’impression que la communication entre mère et fille était aisée, sans pudeur particulière. Est-ce une impression ou bien la réalité ?

Lina Soualem : Ce qu’on voit à l’écran est bien réel. Les moments plus difficiles, on ne les a pas gardés. On a mis du temps à trouver notre équilibre. J’ai beaucoup filmé seule au début. Je ne savais pas exactement ce que je cherchais de l’histoire de ma mère au départ. Ça a été un challenge de trouver ma place en tant que réalisatrice et en tant que femme face à ma mère.

Hiam Abbass : Pour moi, ce n’était pas évident de se mettre frontalement face à la caméra. Raconter sa vie est difficile. J’ai plus l’habitude de raconter la vie d’autres personnages. Ce qui était compliqué de comprendre au départ, c’était la place que j’occuperai dans le film. Lina cherchait encore ce qu’elle allait raconter. J’ai fini par comprendre que j’étais le morceau d’un puzzle, peut-être un peu plus gros que les autres parce que je suis le lien direct entre Lina et les autres générations de femmes.

On a eu des moments difficiles à revivre ou à raconter, mais Lina a su tirer de ce processus de la joie et du plaisir. Au début, on cherchait le terrain de l’une et l’autre. Le professionnalisme de la situation s’impose et je la considérais vraiment comme une réalisatrice et une femme qui cherchait à comprendre quelque chose de notre histoire.

On voit que vos choix, Hiam, pèsent encore sur vos épaules, que les non-dits ne sont pas complètement réglés. Est-ce que le film avait une vertu thérapeutique pour vous ?

Hiam Abbass : Pas vraiment. Je ne le vis pas de la même façon. La parole circulait beaucoup chez nous. Le non-dit résiderait plutôt du côté professionnel. J’ai choisi un métier absolument pas traditionnel dans ma culture, pour une femme en plus. Ce film était plus une nécessité et un devoir envers la mémoire. Si j’ai accepté d’y participer, c’est parce que moi-même, à un moment, j’ai pris ma part de responsabilité d’aller fouiller dans le passé qui peut être douloureux par moments. En surmontant la douleur, j’ai voulu accomplir ce devoir de mémoire en laissant la caméra de Lina parler. Avant le projet de Lina, je ne savais que faire de ce devoir. Je n’avais pas le recul nécessaire pour prendre ma caméra et le faire moi-même. J’ai essayé à plusieurs reprises, notamment par l’écriture, mais le film est venu comme une réponse à ces désirs chez moi. Qui de mieux que ma fille pour interroger mon intérieur ?

Dans le film, vous vendez la maison familiale. Était-ce un moment difficile pour vous ?

Hiam Abbass : Pour moi, cette maison ne représente pas forcément mon histoire. C’est une maison familiale dans laquelle la vie existait avec ma mère et mon père. À partir du moment où ils ont disparu, ce lieu n’avait plus de sens. Tout ce que j’emporte de cet endroit aujourd’hui, ce ne sont que des souvenirs. Je ne ressens pas le besoin d’aller voir les murs, les fenêtres et le jardin pour me rappeler de la beauté de mon enfance et de ce que j’ai reçu de mes parents. J’ai plus de mal avec la perte de Tibériade et la maison de mes grands-parents maternels, que la maison où j’ai grandi. C’est aussi la force du choix. D’un côté, choisir de se débarrasser d’un endroit et d’un autre, ne pas avoir le choix de quitter les lieux après avoir été chassé.

La maison de Tibériade n’existe plus aujourd’hui. Ma famille n’est pas à Gaza, ils vont beaucoup mieux. C’est difficile de comprendre ce qu’il se passe à Gaza. La douleur et la peine sont incomparables avec ce qu’a vécu ma famille.

Votre mère et votre grand-mère, Hiam, n’ont jamais voulu quitter la Palestine. Est-ce qu’elles ont pu vous expliquer pourquoi ?

Hiam Abbass : On ne quitte pas son pays. Moi, je l’ai quitté mais pour différentes raisons. Je voulais réaliser mes ambitions, ce qui me semblait impossible avec le contexte. À mon époque, c’était impossible de concevoir une carrière d’actrice. C’était difficile de vivre une double identité en Palestine. L’identité palestinienne était effacée. En étant enfant, je ne savais plus comment me relater. En grandissant, tout cela devient des lourdeurs à trimbaler tous les jours dont il faut se justifier tout le temps. Je voulais me libérer de tout ce poids et réaliser autre chose.

Pour beaucoup de Palestiniens dont ma mère et ma grand-mère, c’était "on a bougé une fois, on ne rebougera pas une deuxième fois". On le voit encore aujourd’hui chez les Palestiniens, dès qu’il y a une attaque sur eux, ils restent. Je connais des familles aujourd’hui à Gaza qui restent chez eux, mêmes s’ils meurent sous les bombes.

"Bye bye Tibériade", réalisé par Lina Soualem avec Hiam Abbass, en salles depuis le 21 février.

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