Pourquoi ce n'est pas si facile d'être le méchant dans Astérix

Le prochain adversaire d'Astérix est inspiré de Jacques Séguéla, mais ce personnage a peu de chances de passer à la postérité. 

La couverture de l\'album \"La Zizanie\", paru en 1970. 
La couverture de l'album "La Zizanie", paru en 1970.  (ALBERT UDERZO ET RENE GOSCINNY / ALBERT RENÉ)

"J'adore être le méchant !" Manifestement, Jacques Séguéla n'est pas fâché d'avoir été choisi comme modèle pour l'adversaire d'Astérix dans le 35e album du Gaulois, Le Papyrus de César, qui sort le 22 octobre. Le peu que l'on sait, c'est que son personnage, Bonus Promoplus, est le conseiller politique de César. Malheureusement pour lui, c'est rarement le type de personnage qui marque la série. 

Bêtes, maigres, et pas très méchants

N'en déplaise à Alfred Hitchcock et à sa fameuse phrase, "un bon film, c'est avant tout un bon méchant", Astérix s'est affranchi de cette figure imposée de la bande dessinée, où l'adversaire du héros est souvent le moteur de l'histoire. Pas facile d'exister dans une BD composée de tomes indépendants, et où Astérix et Obélix n'ont pour but que de rétablir la situation d'origine (pouvoir chasser en paix des sangliers dans la forêt, pour schématiser).

René Goscinny, le scénariste qui a créé des méchants mythiques comme Iznogoud et les frères Dalton, n'aimait pas les méchants vraiment méchants. "Le méchant dans mes histoires est surtout bête, car je déteste la méchanceté", a reconnu l'auteur d'Astérix, cité dans le livre Goscinny raconte les secrets d'Astérix. On pourrait aussi ajouter que dans la série, les personnages maigres ont plus de chances de basculer du côté obscur. "Je ne sais pas pourquoi, on veut toujours que les méchants soient maigres et que les bons soient gros. Ce sont des archétypes", s'amuse Albert Uderzo, le dessinateur, dans les bonus de l'édition de luxe de l'album Le Domaine des dieux.

L'examen de la liste des méchants de la BD montre que les plus dangereux sont ceux qui interviennent dans les aventures se déroulant au village : le devin Prolix dans l'album Le Devin, Caïus Saugrenus, la caricature de Jacques Chirac, dans Obélix et Compagnie, ou l'architecte Caïus Anglaigus, qui manque d'anéantir le village en construisant le Domaine des dieux dans la forêt. 

Détritus, l'exception qui a inspiré jusqu'à François Hollande

Le seul méchant qui ait vraiment marqué l'opinon est dans ce cas. Tullius Détritus, l'ignoble envoyé de Jules César, est à deux doigts de faire voler en éclats l'harmonie du village dans La Zizanie. Mais s'il se distingue, c'est aussi "parce qu'il dépasse le cadre de la série, explique Christophe Quillien, qui l'a retenu dans son anthologie Méchants. Crapules et autres vilains de la bande dessinée (éditions Huginn & Muninn). Physiquement, il est beaucoup moins caricatural que beaucoup de personnages, avec son petit nez par exemple. C'est presque un visage qu'on pourrait croiser dans la rue. Et il a un côté un peu mitterrandien. Les scènes où on le voit mettre le Sénat romain à feu et à sang pourraient être transposées à l'Assemblée nationale aujourd'hui." Pas faux.

Des bulles d\'Astérix sur le fronton de l\'Assemblée nationale, le 28 octobre 2009. 
Des bulles d'Astérix sur le fronton de l'Assemblée nationale, le 28 octobre 2009.  (MIGUEL MEDINA / AFP)

"Tullius Détritus" est devenu une injure courante dans la classe politique française : à gauche, François Hollande aurait qualifié ainsi Martine Aubry au plus fort de la fronde des députés de l'aile gauche du PS, et Emmanuel Macron a comparé le journaliste de Canal+ Cyril Eldin au personnage. A droite, c'est ainsi que François Fillon surnomme Xavier Bertrand depuis 2009. 

César, pas vraiment un méchant

Quid de César ? Le site officiel de la série le présente comme un "demi-méchant". Interviewé sur Europe 1, Albert Uderzo confessait un respect pour l'homme coiffé de lauriers, dont les auteurs n'ont jamais osé se moquer franchement. "Je n'ai jamais trop pu caricaturer César. C'est quand même un homme qui a marqué son époque et j'ai donc toujours été très prudent – et Goscinny aussi – pour ne pas le maltraiter."

Une impression partagée par Christophe Quillien, qui n'a pas retenu l'auteur de la Guerre des Gaules dans son anthologie : "César n'est pas obsédé par l'anéantissement du village gaulois et n'a aucune vengeance personnelle à assouvir. Contrairement à Joe Dalton, dont la vie n'aura plus de sens le jour où il aura tué Lucky Luke, César poursuivra ses projets politiques et militaires." Le site américain TV Tropes le range dans la catégorie des "nobles méchants", "un personnage qui ne franchira pas certaines lignes jaunes"

Jacques Séguéla ne se fait aucune illusion sur le sort qui attend son double de papier : "Je vais en prendre plein la gueule." Là-dessus, il y a de grandes chances qu'il ait raison.