Aux États-Unis, le retrait de certains albums de l'auteur pour enfant Dr. Seuss, jugés racistes, suscite la colère de la droite américaine

Six albums ont été mis à l'index pour leurs stéréotypes raciaux. La décision a déclenché une polémique, des conservateurs américains dénonçant un nouvel exemple de la "cancel culture". Résultat : les ventes de la célèbre BD ont bondi.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Ouvrages de Dr. Seuss exposés dans une bibliothèque de Moscow, en Pennsylvanie (nord-est des États-Unis) (CHRISTOPHER DOLAN / AP / SIPA)

Le retrait de six albums de Dr. Seuss (1904-1991), populaire auteur pour enfants, suscite une nouvelle controverse outre Atlantique autour de la thématique de la "cancel culture" ("culture de l'annulation") qui vise à ternir l'image ou perturber l'activité d'une personnalité ou d'une entreprise pour la contraindre à retirer des déclarations, des images ou des produits jugés offensifs ou discriminants, au point de l'amener à s'excuser, voire à quitter la vie publique.

Les conservateurs américains s'élèvent contre le retrait d'albums renfermant des stéréotypes raciaux. Parmi les titres écartés de la liste figurent And To Think That I Saw it on Mulberry Street, qui présente notamment un "garçon chinois", portant un bol et et des baguettes. Dans If I Ran the Zoo, des personnages aux longues moustaches apparaissent dans ce qui ressemble à une tenue traditionnelle chinoise.

La décision émane des gestionnaires du patrimoine de l'auteur

"Ces livres représentent des personnages de manière inappropriée et blessante", a expliqué mardi Dr. Seuss Enterprises, l'organisation qui gère le patrimoine de l'auteur, révélant que la décision du retrait a été prise courant 2020, en accord avec l'éditeur, Penguin Random House.

"Retirer ces ouvrages de la vente n'est qu'un des aspects de notre engagement et de notre plan pour s'assurer que le catalogue de Dr. Seuss Enterprises représente et soutienne toutes les communautés et les familles", a ajouté le groupe dans un communiqué publié mardi.

Plusieurs personnalités conservatrices ont immédiatement dénoncé une forme de censure au nom du politiquement correct. Ils y voient un nouvel exemple de la "cancel culture" : "Quand l'histoire examinera cette période, elle sera considérée comme un exemple de purge socio-politique dépravée, poussée par l'hystérie et la folie", a tweeté mardi le sénateur républicain de Floride, Marco Rubio.

Plusieurs observateurs ont relevé que le président américain Joe Biden n'avait pas mentionné Dr. Seuss dans un communiqué célébrant la journée Read Across America, du nom d'un programme de promotion de la lecture chez les jeunes, à la différence de ses prédécesseurs Donald Trump et Barack Obama. Interrogée le 2 mars lors de son point de presse quotidien, la porte-parole de la Maison Blanche Jen Psaki a renvoyé les journalistes vers le ministère de l'Education.

Boom des ventes pour un auteur maintes fois adapté au cinéma

Theodor Seuss Geisel, plus connu sous le nom de Dr. Seuss, est devenu à partir des années 1930 l'une des références les plus marquantes de la littérature pour enfants aux États-Unis, et ses créations se sont exportées dans de nombreux pays du monde. Les livres de Dr. Seuss se sont vendus à plus de 600 millions d'exemplaires et l'univers qu'il a inventé a fréquemment été adapté au cinéma, avec notamment Le Grinch (deux films), Le Lorax, ou encore Horton.

L'univers de Dr. Seuss a souvent été critiqué par le passé en ce qu'il véhiculait, selon plusieurs observateurs, des clichés sur différentes communautés ethniques, et a même été accusé de promouvoir le suprémacisme blanc.

Deux éditions différentes de l'ouvrage “And to Think That I Saw It on Mulberry Street” de Dr. Seuss, exposées à la bibliothèque de Scranton, en Pennsylvanie. L'une de 1964 avec un personnage décrit comme "un garçon chinois", avec la peau jaune et une queue de cheval. Et l'autre de 1984 présentant "un homme chinois", pour lequel la couleur jaune et la queue de cheval ont été effacées. La BD fait partie des six titres retirés du catalogue. (CHRISTOPHER DOLAN / AP / SIPA)

Une étude publiée en 2019 par l'association Conscious Kid, qui promeut l'égalité au sein de la jeunesse, mettait en avant l'utilisation de caricatures pour des personnages chinois, japonais, ou du Moyen-Orient. Elle montrait également que les deux seuls personnages noirs aperçus dans les albums de Dr. Seuss étaient dépeints avec seulement un pagne, transportant des animaux sauvages. L'étude présentait aussi les animaux de Dr. Seuss comme un vecteur de représentation raciale stéréotypée, en premier lieu le chat du Chat Chapeauté, l'un des plus célèbres livres de l'auteur. Selon plusieurs publications, le chat aurait été inspiré par la culture "blackface", représentation caricaturale de personnes noires par des acteurs blancs grimés.

L'œuvre de Theodor Geisel et l'homme lui-même sont complexes. Durant la Seconde Guerre mondiale, l'illustrateur a réalisé plus de 400 dessins politiques pour le quotidien new-yorkais PM, la plupart critiquant l'isolationnisme américain et s'attaquant à Adolf Hitler, Benito Mussolini ou Joseph Staline. Plusieurs auteurs de bande dessinée jeunesse nés avant-guerre ont été critiqués pour leur manière d'aborder les minorités, notamment le Belge Hergé et son Tintin au Congo. Depuis les années 1980 et 1990, les représentations ont évolué et évitent le plus souvent désormais clichés et caricatures.

La polémique a fait donner un coup d'accélérateur aux albums de Dr. Seuss, qui occupaient, mardi en fin de journée, 14 des 20 premières places des ventes sur le site de commerce en ligne Amazon. Sur eBay, des exemplaires anciens de If I Ran the Zoo se négociaient jusqu'à 1.300 dollars l'unité.

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