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Pourquoi le nu excite tant les peintres

Le musée Bonnard, au Cannet, dans les Alpes-Maritimes, rassemble 70 peintures et dessins modernes sur ce thème, de Gauguin à Chagall. 

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Paul Gauguin (1848-1903), "Et l'or de leur corps", 1901. Musée d’Orsay, Paris. Huile sur toile. 67 x 79 cm. (RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY) / HERVÉ LEWANDOWSKI)

Du nu, du nu, du nu ! Une relecture rapide de l'histoire de l'art le prouve : le corps dévêtu est partout. Au paléolithique, les premiers "artistes" des cavernes façonnent déjà des femmes, très corpulentes, comme la Vénus de Willendorf. Dans l'Antiquité, les nus pullulent, surtout des hommes. Les canons donnent au corps des formes idéalisées, liées au sacré. Après une longue absence, le nu étant associé au péché au Moyen-Age, il fait son grand retour durant la Renaissance. Il s'appuie alors sur des recherches anatomiques rigoureuses, à l'instar des recherches de Léonard de Vinci avec L'Homme de Vitruve. Bientôt, il s'érotise, et prend des poses très suggestives, comme chez le peintre français François Boucher, lorsqu'il dépeint l'une des maîtresses de Louis XV.

L'exposition présentée au musée Bonnard, au Cannet (Alpes-Maritimes), jusqu'au 3 novembre, se focalise sur la période moderne, entre 1880 et 1950 environ. Elle montre la permanence de la représentation du nu, et s'intéresse surtout à la révolution qu'il amène dans la peinture. Car ce qui est en jeu, à l'époque, c'est la réappropriation du corps, délesté du péché.

Le nu coupable

Lorsqu'ils représentent des nus, à la fin du XIXe siècle, les artistes sont tributaires d'une longue tradition, et notamment de l'imagerie chrétienne. Montrer un couple dévêtu, c'est représenter Adam et Eve. Et représenter Eve, c'est souvent illustrer la honte du péché originel.

Auguste Rodin (1840-1917), "Eve", 1881. Paris, musée Rodin, dépôt du musée d’Orsay. Bronze. H. 174 cm ; L. 58 cm ; P. 66 cm. (ADAM RZEPKA)

Même le très libéral Auguste Rodin n'échappe pas à la règle. Ci-dessus, cette Eve de 1881, qu'il voulait d'abord ajouter à sa Porte de l'enfer, qu'on peut voir au musée d'Orsay, a le visage baissé. Et surtout, elle cache ses parties "honteuses", son sexe et sa poitrine. La sculpture, pudique, évoque des maîtres de la Renaissance italienne : Masaccio, ou Michel-Ange, lorsqu'ils illustrent le péché et l'épisode de la chute, dans la Genèse. Mais remarquez que chez tous ces artistes, la représentation du nu est aussi très malicieuse, car il s'agit également d'exhiber des corps sculpturaux, aux formes avantageuses. Dans l'œuvre de Michel-Ange, on peut même se demander ce que peut bien faire Eve agenouillée face au pénis d'Adam !

Paul Sérusier (1863-1927), "Eve bretonne ou Mélancolie", vers 1891. Paris, musée d'Orsay. Huile sur toile. 72 x 58 cm. (RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY) / HERVÉ LEWANDOWSKI)

L'Eve bretonne de Paul Sérusier, ci-dessus, isolée dans un coin de la toile, prostrée, se trouve dans une posture de repentance. Mais le sujet constitue également un prétexte pour ce proche de Gauguin. Il en profite ici pour réaliser un paysage à la manière de son aîné, qui lui a donné plusieurs leçons. Remarquez notamment les petites touches de peinture à la verticale, un des "tics" de Gauguin.

L'imagerie chrétienne est aussi reprise par le douanier Rousseau, qui en donne ci-dessous une vision presque classique.

Henri Rousseau, dit le douanier Rousseau (1844-1910), "Eve", vers 1906-1907. Kunsthalle, Hambourg (Allemagne). Huile sur toile. 61 x 46 cm. (BPK, BERLIN, DIST. RMN-GRAND PALAIS / ELKE WALFORD)

Presque, parce que la figure biblique se trouve dans un Eden bricolé, influencé par le Jardin des plantes et des revues de botanique, que sa chevelure torsadée évoque les coiffures africaines... et que la pomme s'est changée en orange !

Un corps "vrai", enfin débarrassé du péché

Comme le montre l'exposition du Cannet, c'est Gauguin le premier qui va chercher à réinventer la figure mythique d'Eve, et avec elle, penser un corps nu qui ne soit plus celui du péché.

Paul Gauguin (1848-1903), "Et l'or de leur corps", 1901. Musée d’Orsay, Paris. Huile sur toile. 67 x 79 cm. (RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY) / HERVÉ LEWANDOWSKI)

Gauguin cherche sur place à dépeindre l'Eve tahitienne, qu'il décrit comme "l'Eve après le péché, pouvant encore marcher nue sans impudeur, conservant encore toute sa beauté animale comme au premier jour". Le peintre fera un long voyage, son dernier, jusqu'aux Marquises pour fuir la civilisation occidentale et repenser ses mythes fondateurs. Ci-dessus, ses Polynésiennes sont peintes sur fond de paradis retrouvé et les plantes exotiques, derrière leurs têtes, les parent d'auréoles rosées. Dans une autre toile, Te Nave Nave Fenua, conservée au Ohara Museum of Art (Japon), il fait plus précisément référence à l'épisode de la Genèse, et le transpose : cherchant à séduire une Eve exotique, le serpent s'est changé en lézard, et la pomme en fleur multicolore. L'écart qu'effectue le peintre est fondamental : il montre des corps de femmes qui ne sont plus idéalisés, mais vraisemblables, qui ne sont pas chargés d'érotisme, mais qui n'incarnent pas non plus la faute.

A sa suite, d'autres peintres tentent de percer le mystère de la femme des origines, en se débarrassant du folklore de l'imagerie chrétienne. C'est le cas, par exemple, d'Odilon Redon, ci-dessous.

Odilon Redon (1840-1916), "Eve", 1904. Paris, musée d'Orsay, dation, 1982. Huile sur toile. 61 x 47 cm. (RMN-GRAND PALAIS (MUSÉE D'ORSAY) / HERVÉ LEWANDOWSKI)

Pour représenter ce buste, l'artiste imite les peintres de la Renaissance, qui réalisaient souvent des portraits en positionnant leur modèle derrière un parapet (comme Raphaël ou Le Titien). Surtout, le visage de cette Eve robuste est dissimulé, presque effacé par l'ombre. Sans artifice, la première femme devient une femme anonyme, et s'expose sans honte au regard du public.

Tout simplement nu

Débarrassé du péché, de toute forme de sacralité, le corps nu de la femme peut enfin être représenté crûment, sans artifice.  

Georges Rouault (1871-1958), "Fille au miroir", 1906. Paris, musée national d'Art moderne - Centre Georges Pompidou. Aquarelle sur carton. 70 x 55 cm. (CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI, DIST. RMN-GRAND PALAIS / PHILIPPE MIGEAT / ADAGP, PARIS 2013)

C'est en tout cas ce qui ressort de ce portrait sans complaisance d'une prostituée, peint par Georges Rouault. De profil et de face, cette femme blanche et fardée exhibe ses formes en jetant aux spectateurs-voyeurs que nous sommes, dans le miroir, un regard de défi. Un détail qui a son importance : le poil. Longtemps, dans la peinture classique, et jusqu'à Ingres, le pubis féminin était représenté imberbe. Il faudra attendre des peintres réalistes (Courbet et son Origine du monde, à Orsay), pour que le poil fasse un retour (scandaleux) sur la toile.

Informations pratiques

Le nu de Gauguin à Bonnard
Musée Bonnard
16, boulevard Sadi-Carnot
06 110 Le Cannet
Tél. : 04 93 94 06 06

Du 6 juillet au 3 novembre
De 10 heures à 20 heures, sauf le jeudi (de 10 heures à 21 heures)
7 euros / 5 euros

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