Ouka Leele et sa Movida en couleurs à la galerie VU, à Paris

Couleurs vives, mises en scènes incongrues, la photographe espagnole Ouka Leele a exprimé dans ses images toute la fantaisie et la liberté de la Movida. A voir jusqu'au 7 mars à la galerie VU à Paris.

Ouka Leele : à gauche, autoportrait - à droite, \"Autorretrato con agua\" (Autoportrait avec eau), 1980
Ouka Leele : à gauche, autoportrait - à droite, "Autorretrato con agua" (Autoportrait avec eau), 1980 (© Ouka Leele / VU)

Ses photographies aux couleurs kitsch ont illuminé l'été dernier à Arles l'exposition consacrée aux photographes de la Movida. D'ailleurs son image d'une fille à la tête coiffée de citrons a servi à l'affiche des dernières Rencontres internationales de la photographie. Ouka Leele est archi connue en Espagne, où elle a reçu de nombreux prix. Moins exposée en France, elle était toutefois présente à Houlgate tout l'été 2019, dans l'exposition collective Les femmes s'exposent, dont elle faisait aussi l'affiche. On a le plaisir de retrouver à la galerie VU à Paris une sélection de ses œuvres des années 1970-1990.

Ouka Leele, née à Madrid en 1957, peignait déjà quand elle était toute petite. Elle se voyait peintre. Mais, entraînée par ses copains, elle s'est mise à la photographie, aux débuts de la Movida. "Quand je lui ai demandé, pour toi la Movida c'est quoi elle m'a répondu : 'C'était une époque de grande folie, de libération'", raconte la galeriste, Caroline Bénichou. Et là où, entre alcool et drogues dures, certains artistes ont montré le côté trash de ce mouvement de libération qui a embrasé l'Espagne à la fin du franquisme, c'est bien la fantaisie et la liberté qu'Ouka Leele exprime.

Ouka Leele, \"Madrid\", 1984
Ouka Leele, "Madrid", 1984 (© Ouka Leele / VU)

Des tirages noir et blanc colorisés

A la fin des années 1970, Ouka Leele a envie de faire de la couleur mais les couleurs de la photographie ne lui plaisent pas. Alors, alliant les arts de la peinture et de la photographie, elle se met à coloriser à l'aquarelle des tirages noir et blanc argentiques sur papier qu'elle réalise elle-même. "Elle disait que ça lui permettait de créer sa propre réalité", précise Caroline Bénichou. Et, devant ses photos, on à l'impression d'être devant une réalité qui rapidement n'apparaît pas si réelle. "C'est très beau parce qu'elle fait un travail extrêmement précis de peinture, on sent qu'elle a une vraie culture de peinture classique qui se ressent sur ses images", estime la galeriste.


Les premières années, Ouka Leele utilise des couleurs très gaies, très kitsch. Caroline Bénichou a choisi pour ouvrir l'exposition une série de figures de femmes datant de cette époque : "Son univers est souvent assez féminin et je me suis amusée à faire une pièce qui est un peu 'Femmes au bord de la crise de nerfs'", explique-t-elle. Un clin d'œil à Pedro Almodóvar, grande figure de la Movida, qui a d'ailleurs utilisé des œuvres de la photographe dans la décoration d'un de ses premiers films, Le Labyrinthe des passions (1982).

De la série \"Peluquerías\"
De la série "Peluquerías" (© Ouka Leele / VU)

Originaux et épreuves rephotographiées

Dans un autoportrait assez joyeux qui se moque des mondanités, Ouka Leele jette en l'air le contenu de son verre. A côté, c'est plus grinçant : une fille sort d'une belle boite rouge une tranche de viande, évocation du lymphome dont l'artiste a été victime à vingt ans et de la peur de mourir ressentie alors.

Ouka Leele s'est fait connaître avec Peluquerías (1979-1980), sa série la plus célèbre. Elle a réalisé les images avec des proches qu'elle affuble de coiffures tout à fait extravagantes. Il y a les citrons, qu'on ne verra pas à la galerie Vu : l'image "a été utilisée partout, je n'en voulais pas", s'amuse Caroline Bénichou. Un type lit le journal avec une jambe de femme en collant rouge sur la tête, un autre porte des poissons en couvre-chef. Les couleurs sont particulièrement flashy.

Il s'agit là d'épreuves photographiques : le papier colorisé a été rephotographié pour être reproduit. Mais pour l'exposition, l'artiste a prêté aussi des tirages peints originaux : ils sont plus petits, on y voit bien davantage le travail de peinture. On peut comparer cette différence de matière, sur une des images qui est présente sous les deux formes. "Quand elle les reproduit elle change le rapport d'échelle. Ça crée des objets complètement différents, en termes de matière et de rapport de distance", souligne Caroline Bénichou.

Ouka Leele, \"Sonrojo\", 1998
Ouka Leele, "Sonrojo", 1998 (© Ouka Leele / VU)

Une nouvelle ambiance

A la fin des années 1980 et dans les années 1990, l'ambiance change, les couleurs s'apaisent, même si la technique et la démarche restent les mêmes : une mise en scène prise en noir et blanc argentique et repeinte en couleur. Ouka Leele introduit des paysages, des architectures, l'influence de la peinture classique se fait sentir. Des nus délicatement peints dans des tons roses, des œuvres de commande pour un joailler où on remarque davantage le modèle et ses yeux verts profonds que les bijoux. Un certain surréalisme subsiste, comme dans cette scène où un chien se tient au bord d'une grande flaque dans son salon.


L'exposition s'arrête aux années 1990. Depuis, l'artiste continue à créer mais à travers d'autres techniques : elle a abandonné l'argentique et expérimenté la colorisation numérique, fait de la peinture, créé des tapisseries. "Ce qui m'intéresse dans son travail c'est la fusion entre la peinture et la photographie, le rapport à la matière qui est très spécifique", explique Caroline Bénichou. 

Ouka Leele
VU', La Galerie
58, rue Saint-Lazare, 75009 Paris
Du 24 janvier au 7 mars 2020
Jeudi et vendredi 12h30-18h30, samedi 14h-18h30, sur rendez-vous du lundi au samedi