Au Bal à Paris, les prises de vues simultanées de Barbara Probst bousculent le réel

En prenant des vues simultanées au même endroit, la photographe allemande Barbara Probst interroge la notion même de réalité

Barbara Probst, Exposure # 9 NYC, Grand Central Station, 12.08.01, 1:21 p.m., 2001
Barbara Probst, Exposure # 9 NYC, Grand Central Station, 12.08.01, 1:21 p.m., 2001 (© BARBARA PROBST © ADAGP, PARIS)

Un couple, en gros plan, se tient épaule contre épaule. Les deux clichés, très proches, sont exposés côte à côte. Sur celui de droite, c'est la fille qui vous regarde droit dans les yeux. A gauche, c'est le jeune homme. Les deux images ont été prises exactement au même moment par deux appareils photo posés à peu de distance. Le décalage infime entre les deux vues crée un trouble certain. "J'ai voulu créer un jeu de regards entre les sujets et le spectateur et questionner le point de vue de ce dernier", explique Barbara Probst. "Les deux points de vue se fondent dans les yeux de celui qui regarde les images"

Barbara Probst, Exposure #31, NYC, 249 W 34th Street, 01.02.05, 4:41 p.m., 2005
Barbara Probst, Exposure #31, NYC, 249 W 34th Street, 01.02.05, 4:41 p.m., 2005 (© BARBARA PROBST © ADAGP, PARIS)

Des facettes de la même réalité

Depuis près de 20 ans, la photographe allemande Barbara Probst travaille selon le même protocole de prise de vue simultanée avec plusieurs appareils, révélant des facettes différentes du même instant et posant la question de ce qu'est la réalité et de comment la photographie l'appréhende. Si le protocole est toujours le même, son travail magistral aborde des sujets étonnamment différents et nous emmène sur des chemins variés, des mises en scène en studio, des natures mortes, des scènes au milieu de l'espace public. Le Bal, lieu d'exposition dédié à l'image-document, lui consacre sa première exposition importante à Paris.

Tout a commencé sur un toit de Manhattan, en 2000, où elle s'est photographiée avec 12 appareils en train de sauter en l'air, les cheveux dans le vent. Les douze vues la montrent de loin, de près, en noir et blanc, en couleur, de haut avec les lumières de la ville au loin, de dos, de face, juste ses jambes.

Barbara Probst, Exposure #87, N.Y.C., 401 Broadway, 03.15.11, 4:22 p.m., 2011
Barbara Probst, Exposure #87, N.Y.C., 401 Broadway, 03.15.11, 4:22 p.m., 2011 (© BARBARA PROBST © ADAGP, PARIS, 2019)

Plusieurs appareils déclenchent au même instant

Depuis, l'artiste allemande, qui travaille entre Munich et New York, a poursuivi et approfondi sa démarche de prise de vue avec deux, trois, quatre, douze appareils photo qui déclenchent strictement au même instant, s'intéressant aux "nombreuses possibilités de faire une image et aux nombreuses possibilités de la regarder".

"Quand je fais des photographies d'un point différent au même moment ça vous permet de comparer ce que les appareils voient au même instant depuis des points différents et de constater à quel point les images sont différentes. Même quand on regarde la même chose on ne sait pas ce que l'autre voit exactement, on voit les choses de façons très différentes", explique Barbara Probst.

Barbara Probst, Exposure #139, Munich, Nederlingerstrasse 68, 08.21.18, 5:13 p.m., 2018
Barbara Probst, Exposure #139, Munich, Nederlingerstrasse 68, 08.21.18, 5:13 p.m., 2018 (© BARBARA PROBST © ADAGP, PARIS, 2019)

Sculpter avec la photographie

Un groupe de trois jeunes adolescents, dos à dos, est encerclé par trois appareils. Sur chaque vue l'un des trois garçons est de face et nous regarde. C'est comme si tous les trois étaient chacun leur tour (ou plutôt en même temps) la vedette.

Hommage aux Bourgeois de Calais de Rodin, cette œuvre "mon œuvre la plus sculpturale", dit-elle – évoque ses années de formation en sculpture et le travail sur le modèle vivant, qui pivotait pour être façonné sous tous les angles. Elle appréhende les trois garçons dans l'espace, sous trois points de vue.

Barbara Probst, Exposure # 9 NYC, Grand Central Station, 12.08.01, 1:21 p.m., 2001
Barbara Probst, Exposure # 9 NYC, Grand Central Station, 12.08.01, 1:21 p.m., 2001 (© BARBARA PROBST © ADAGP, PARIS)

Montrer ce qu'on rate quand on regarde

En 2013, Barbara Probst a pris quatre images d'un passant (en réalité un modèle) au milieu d'un carrefour à New York. Il est placé au centre, toujours à la même distance des appareils photo. Il s'agit d'un de ses travaux les plus troublants. Car les quatre appareils placés aux quatre coins d'un carré nous montrent des paysages urbains extrêmement différents, des architectures qui n'ont rien à voir. On n'imaginerait jamais qu'on est au même endroit.

"On réalise très bien là ce qu'on rate quand on regarde. Nous n'avons que nos yeux pour voir, c'est la seule perspective que nous ayons et nous ne voyons pas les millions d'autres perspectives qui existent au même moment", souligne Barbara Probst. "Et pourtant c'est ainsi que nous regardons le monde, que nous formons nos opinions et nos jugements sur ce point de vue étroit et ce petit détail que nous voyons du monde."

Les prises de vues sont rigoureusement préparées. Elles ont lieu parfois dans l'espace public, au milieu de la foule, comme ces neuf vues d'une jeune femme dans un imper vert, dans la foule de la gare de Grand Central à Manhattan. Le travail peut alors être bousculé par l'imprévu.

Barbara Probst, Exposure #59 Munich studio, 08.26.08, 3:17 p.m., 2008
Barbara Probst, Exposure #59 Munich studio, 08.26.08, 3:17 p.m., 2008 (© BARBARA PROBST © ADAGP, PARIS, 2019)

Une mise en scène prévue au millimètre

A l'inverse, en studio, tout est prévu au millimètre. Barbara Probst a réalisé un autre travail troublant et époustouflant dans son studio de Munich. Il tourne autour d'un modèle (sa nièce) portant une écharpe rouge qui vole en l'air. Avec ces quatre images, simultanées toujours, Barbara Probst voulait en dire "plus sur la photographe que sur ce qui est dans l'image", faire "une espèce d'image psychologique de la photographe", comme un autoportrait.

Les quatre vues prises au même endroit évoquent des ambiances différentes, une vue plongeante depuis une loggia en hauteur où on voit les pieds nus de l'artiste, une photo ancienne de famille posée sur un miroir dans lequel le modèle apparaît, flou, une vue de la même en gros plan avec son écharpe rouge sur fond de paysage enneigé et une vue où elle nous regarde de loin par une porte entrebâillée.

L'illusion de la narration

Nous n'évoquerons pas chacun de la dizaine de travaux exposés, nous vous laissons les découvrir. Mais il faut dire un mot d'une dernière série, prise à New York, et très dérangeante également. Les neuf vues présentées sur une ligne jouent entre l'intérieur d'un appartement où se tient un modèle et la rue à l'extérieur, où passe un camion. Une pomme rouge posée sur la table, (apparemment) intacte, puis croquée, laisse penser qu'il y a une chronologie, qu'on raconte une histoire. Il n'en est rien bien sûr.

"Vous passez de l'intérieur à l'extérieur puis de nouveau à l'intérieur, et il y a une image qui fait la connexion entre les deux et montre qu'on est au même moment", explique l'artiste. "On aimerait voir une chronologie et une narration parce que notre vie est une série d'événements. Mais quand on remarque cette image où l'instant se fige, la chronologie s'écroule."

"Qu'est-ce que la réalité ? On aurait tendance à penser que la photographie est censée la reproduire. Barbara Probst s'est ingéniée à déstabiliser cette vision. Puisque les images semblent dire des choses tellement différentes du même moment, finalement qu'est-ce que ce moment ?", conclut Diane Dufour, la directrice du Bal.

Barbara Probst, The Moment in Space
Le Bal, 6 impasse de la Défense, 75018 Paris
Tous les jours sauf lundi et mardi, mercredi 12h-22h, jeudi 12h-19h, vendredi samedi dimanche 12h-19h
Tarifs 7€ / 5€