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Léon Monet chimiste en couleurs, collectionneur et frère du peintre, au musée du Luxembourg

Dans la famille Monet, le frère aîné Léon, influent industriel à Rouen, a été un des premiers défenseurs de Claude et de ses amis impressionnistes. Le musée du Luxembourg est parti à la recherche de sa collection et nous raconte l'histoire de ce frère méconnu.
Article rédigé par Valérie Oddos
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié
Temps de lecture : 5 min
A gauche, Claude Monet, Premier album de dessins acquis pas Léon en 1893, 1856; collection particulière - A droite, Anonyme, Léon Monet dans la cour de son usine de
Maromme avec son neveu Jean (à droite) et le chimiste Joseph Zubelen (au centre)
vers 1900, collection particulière (A gauche et à droite © photo François Doury)

Claude Monet avait un frère aîné, Léon, industriel et collectionneur, qui l'a beaucoup soutenu à ses débuts. Il lui a aussi fourni des motifs en l'invitant à peindre chez lui, à Rouen et aux Petites-Dalles, sur la côte normande. Une exposition au musée du Luxembourg à Paris sort de l'ombre cette figure qui a joué un rôle important dans la vie du père de l'impressionnisme.

C'est une exposition en forme d'enquête, à la recherche de la collection de Léon Monet, né à Paris en 1836, quatre ans avant Claude Monet (1840-1926), et dont la famille s'installe au Havre en 1845.

Claude Monet, "Portrait de Léon Monet", 1874 (collection particulière)

Conscient du génie de son frère

Claude Monet a quinze ans, il commence à dessiner la plage de Sainte-Adresse ou des caricatures de figures du port. C'est la première fois que son premier carnet de dessins est montré au public. Il l'avait peut-être vendu alors qu'il était sans argent et Léon Monet l'a acquis, avec un autre album de son frère, en 1895. Il lui est dédicacé : "Souvenir de jeunesse à mon cher frère", peut-on y lire.

"Léon a très rapidement été conscient du génie de son frère, il a pensé très tôt que le dessinateur allait devenir un grand artiste", explique Géraldine Lefebvre, la commissaire de l'exposition, qui est partie sur les traces de la collection de ce frère méconnu, chimiste en couleurs pour la société suisse Geigy.

"Cette exposition est une redécouverte de son frère aîné qu'on ne connaissait pas, son premier soutien et collectionneur. Elle permet de visiter l'œuvre de Claude Monet à l'aune de ce frère. S'il a peint Rouen, s'il a peint les Petites-Dalles, c'est parce que son frère l'y a invité", souligne la commissaire.

Pierre-Auguste Renoir, Paris, l’Institut au Quai Malaquais, 1872, collection particulière, acquis par Léon Monet à la vente impressionniste de 1875 (© Courtesy of the painting owner)

Un collectionneur de la première heure

Des portraits peints par Monet mais aussi par Renoir nous font découvrir toute la famille, des parents des deux garçons à leurs enfants. Trouvés dans la collection, des portraits photographiques des membres de la famille Monet, notamment le père Adolphe et la mère Louise Justine, montrés pour la première fois aussi, ont permis d'identifier deux portraits peints par un certain Adolphe Rinck. Un arbre généalogique resitue les membres de la famille : Claude Monet a deux fils restés sans descendance, Jean disparu en 1914 et Michel mort en 1966. "Si cette exposition peut avoir lieu, c'est grâce aux descendants de Léon Monet", souligne Géraldine Lefebvre.

"Léon est un collectionneur de la première heure, il achète les premiers Monet, au moment où son frère n'a pas de clients, pas d'argent", raconte la commissaire. Lors de la première vente impressionniste à Drouot en 1875, il est là pour soutenir Claude et ses amis alors que la critique les éreinte. Comme le montre le catalogue annoté par Claude Monet, il acquiert au moins cinq œuvres dont trois Monet et deux Renoir. Il va constituer une collection de 60 tableaux, dont il tient un registre méticuleux dans un album de planches cartonnées sur lesquelles il colle de belles photographies de ses tableaux.

Il possédera 20 Monet, surtout des débuts, des Pissarro, des Renoir, des Sisley et des peintres de l'école de Rouen (Joseph Delattre, Marcel Delaunay…), dont un grand pastel de Georges Bradberry découvert tout récemment. Et puis aussi des estampes japonaises modernes sur papier crépon aux couleurs vives, qui servaient à emballer les objets importés du Japon.

Claude Monet, "La Seine à Rouen", 1872, Shizuoka, Shizuoka Prefectoral Museum of
Art, Japon (© Shizuoka, Shizuoka Prefectoral Museum of Art)

Des Petites-Dalles à Rouen

"La plupart de ces œuvres sont restées dans la famille, certaines n'ont jamais été montrées", souligne Géraldine Lefebvre. Comme ce portrait inédit de Léon peint par Claude en 1874, "fait dans le jardin d'un seul geste, très rapidement". Est-ce l'aspect non fini ou l'image qu'il donne de son frère, le naturel et l'œil perçant, au-delà de l'habit bourgeois, qui lui déplait. En tout cas, Léon ne le montrera jamais et le gardera caché toute sa vie.

En invitant Claude et ses amis impressionnistes (Berthe Morisot, Claude Pissarro) dans la petite maison qu'il a fait construire aux Petites-Dalles, sur la côte normande au-dessus de Fécamp, il a fourni des motifs à leurs peintures. Claude Monet y séjourne trois fois au début des années 1880 et y peint une dizaine de toiles, ainsi qu'à Etretat où, en 1883, il voit tous les jours son frère.

Si Claude Monet va à Rouen, c'est aussi parce qu'il va y rendre visite à Léon. Contrairement à Pissarro, il ne s'intéresse pas aux paysages industriels mais peint des vues de la Seine et ses célèbres variations sur la cathédrale.

Berthe Morisot, "Sur la plage, Les Petites-Dalles, Fécamp", 1873, Virginia Museum of Fine Arts, Richmond, Etats-Unis (© Virginia Museum of Fine Arts, Photo Kaherine Wetzel)

Histoires de couleurs

Léon Monet, chimiste, développait dans sa société les couleurs synthétiques à l'aniline. Des échantillons de fils côtoient une des palettes du peintre et font écho aux toiles quasi abstraites des dernières années à Giverny : l'exposition pose la question des couleurs dans la peinture de Claude Monet et des impressionnistes, sachant qu'à la fin du XIXe siècle, 80% de celles-ci étaient synthétiques. "Claude Monet a très peu parlé de ses couleurs. Ce serait intéressant de mener une étude pigmentaire de sa palette, pour analyser quel type de couleurs il utilisait", remarque Géraldine Lefebvre.

Les deux frères étaient proches mais ils se sont fâchés à la fin de leur vie, à cause de Jean, le fils de Claude, qui a travaillé pendant vingt ans chez son oncle, avec qui les relations étaient difficiles. A la mort de Léon, le peintre regrettera dans une lettre à sa belle-sœur de n'avoir pu le revoir.

Léon Monet, frère de l'artiste et collectionneur
Musée du Luxembourg, 19 rue de Vaugirard, 75006 Paris
Tous les jours sauf le 1er mai, 10h30-19h, nocturne les lundis jusqu'à 22h
Tarifs 14€ / 10€
Du 15 mars au 16 juillet 2023

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