Le Paris singulier de Raoul Dufy dans une exposition inédite au musée de Montmartre

Raoul Dufy, artiste né au Havre, a beaucoup voyagé. Mais il a passé toute sa vie d'adulte à Paris, une ville dont il livre une vision très personnelle qui fait l'objet d'une exposition au musée de Montmartre.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Raoul Dufy, "Bal au moulin de la Galette", 1943, étude pour une huile sur toile de 1943 intitulée "Le Moulin de la Galette", Cagnes-sur-Mer, château-musée Grimaldi, Musée Renoir, dépôt du Mnam/CCI Centre Pompidou, legs de Mme Raoul Dufy (©)

Dans une exposition inédite, le musée de Montmartre se penche sur la vision particulière que Raoul Dufy donne à voir de Paris dans son oeuvre, avec souvent des vues de haut d'une ville parsemée de monuments. Prête depuis deux mois, elle ouvre enfin ses portes le 19 mai.

Cette exposition sur Raoul Dufy (1877-1953) et Paris est une première, soulignent les commissaires. "Même s'il a beaucoup voyagé, Dufy a vécu toute sa vie d'adulte à Paris et il a inscrit Paris dans sa peinture. Or on s'est rendu compte qu'il n'est pas du tout repéré comme étant un artiste du paysage parisien. Il a une vision très singulière, très moderne de ce paysage. Pourtant on ne peut pas dire qu'il manque de visibilité. Il y a en moyenne trois expositions Dufy par an aux quatre coins de la planète. Le public d'Extrême-Orient et américain l'adore. On a pensé qu'il y avait quelque chose à montrer", explique Didier Schulmann, ancien conservateur au Musée national d'art moderne-Centre Pompidou et co-commissaire de l'exposition.

Raoul Dufy, "Vue de Paris depuis Montmartre", 1902, Collection particulière (© Adagp, Paris 2021)

Paris depuis Montmartre

En 1902, Raoul Dufy peint Paris dans un petit tableau depuis les hauteurs de Montmartre. Influencé par les impressionnistes, ce n'est pas encore le Dufy qu'on connaîtra plus tard. Dufy deviendra Dufy à l'aube des années 1920, quand il se mettra à dissocier forme et couleur. À tracer le dessin à l'encre ou au pinceau, étalant la peinture par-dessus en tons purs et joyeux. Mais cette vue annonce les panoramas qu'il créera plus tard. Déjà, au loin, la toute jeune Tour Eiffel se dresse dans le paysage.

En face, un autoportrait au chapeau nous montre le jeune homme dans une position très académique. On est en 1899 et Dufy, qui a grandi au Havre, vient d'arriver à Paris. Il déménage d'atelier en atelier, et passe un moment au 12 rue Cortot, adresse de l'actuel musée de Montmartre. Dans cette première salle, un autre autoportrait datant au minimum des années 1920, plus libre, à la touche plus fluide, avec des cheveux en vaguelettes, et une libre interprétation du Bal du Moulin de la Galette de Renoir nous montrent le chemin parcouru depuis l'arrivée du jeune artiste havrais.

Raoul Dufy, "L’Atelier de l’impasse Guelma", 1935-1952, Paris, Musée National d'Art moderne, Centre Georges Pompidou, legs de Mme Raoul Dufy, 1963  (© Adagp, Paris 2021)

L'atelier, évocation de la création

Une section fait un détour par l'atelier, "récurrent dans l'œuvre de Dufy", souligne Saskia Ooms, responsable de la conservation du musée de Montmartre et co-commissaire. L'artiste en a occupé plusieurs à Paris avant de s'installer dans celui de l'impasse Guelma, au pied de la butte Montmartre, qu'il conservera jusqu'à la fin de sa vie. "Pour lui, l'atelier est une allégorie de la peinture, il le peint sans personne, c'est évocation de la création de l'œuvre", explique Saskia Ooms. Dans L'Atelier de l'impasse Guelma (1935-1952) il a dessiné une palette de quelques traits, posée sur un guéridon devant une fenêtre grande ouverte. Les plans se confondent, intérieur, extérieur, le sol et le mur du fond. Sur le mur du fond est accroché un tableau avec un violon.

Plusieurs oeuvres montrées dans l'exposition évoquent le goût de Dufy pour la musique. Né dans une famille de musiciens et musicien lui-même, il a ses entrées dans les concerts parisiens et les répétitions d'orchestres grâce à son frère, directeur du Courrier musical. "Très tôt, il s'intéresse à la synesthésie (don qui permet d'éprouver plusieurs sens en même temps, ndlr), tout en restant figuratif", et il imagine "des couleurs qui pourraient évoquer le son des grands musiciens comme Bach", raconte Saskia Ooms.

Dans l'atelier de l'impasse Guelm, Dufy peint des nus, sculpturaux, dont la couleur de la chair contraste avec le bleu froid des murs. "Le nu pour lui est surtout une conception formelle", souligne la commissaire. "Le modèle est presque comme un mobilier qui fait partie de l'atelier".

Raoul Dufy et André Groult (1884 –1966), "Panorama de Paris", 1933, Bois de hêtre, tapisserie de Beauvais, Paris, mobilier national et manufactures des Gobelins, de Beauvais et de la Savonnerie (© Adagp, Paris 2021)

La ville vue du ciel dans les tapisseries

Au centre de l'exposition, on découvre un ensemble exceptionnel de meubles, le Salon de Paris, tapissés par Raoul Dufy. Depuis sa rencontre avec le couturier Paul Poiret en 1909, pour lequel il crée des tissus, Dufy s'intéresse aux arts décoratifs. En 1923 il est choisi pour réaliser des cartons de tapisserie sur le thème de Paris, qui doivent servir à garnir des sièges, un canapé et un paravent. Ils seront exécutés par la manufacture de Beauvais. Un projet qui va l'occuper pendant dix ans. Dans une explosion de couleurs éclatantes, rouges, roses, verts et sur fond de roses exubérantes, il installe les monuments de Paris : la Tour Eiffel, l'arc de Triomphe, les Champs-Elysées, la statue de la République.

Le chef-d'œuvre de  cette série est le paravent qui offre un panorama aérien de la ville. Au premier plan, une Tour Eiffel, presque vivante, domine le paysage, un tapis de roses à ses pieds. Les immeubles sont serrés comme dans les plans anciens, avec un monument qui émerge ici ou là. Cette vision emprunte à la vue depuis une montgolfière, à la mode à l'époque, aux photos militaires de la Première Guerre, que Dufy a certainement observées, et aux photographies aériennes de Nadar, les premières de l'Histoire.

Cette vision de la capitale vue d'en haut, avec ses monuments de face, traverse l'œuvre de Dufy. On la retrouve dans deux tapisseries des années 1930 exceptionnellement réunies dans l'exposition, le livre d'or d'un restaurant, des gouaches, une affiche pour le planétarium du Palais de la Découverte...

Raoul Dufy, "30 ans ou la vie en rose", 1901, Paris, Musée d’art Moderne de Paris, donation de Mme Mathilde Amos, 1955 (© Adagp, Paris 2021)

"La Fée électricité", un feu d'artifice

Ces éléments de vue urbaine, on les retrouve dans La Fée électricité. Commandée à Dufy par la Compagnie parisienne de distribution d'électricité pour l'exposition internationale de 1937, elle reste la plus grande peinture du monde : 600 m2 en 250 panneaux qui racontent l'histoire de l'électricité. L'immense fresque, conçue comme une œuvre éphémère, est restée stockée dans un hangar et a pu être réinstallée au Musée d'art moderne de Paris en 1964. Elle n'a bien sûr pas été déplacée au musée de Montmartre mais l'exposition montre une version réduite de 6 m2, commandée par EDF à l'éditeur Pierre Berès sous forme de dix lithographies réalisées à partir de photographies des panneaux originaux.

Raoul Dufy n'était pas très satisfait du résultat. La version conservée au Centre Pompidou et montrée là est la seule qu'il a lui-même retouchée, transformée et rehaussée à la gouache. L'oeuvre apparaît comme une espèce de feu d'artifice qui mêle vues urbaines parsemées de monuments (on devine la tête de la Tour Eiffel qui émerge de la ville) et vues bucoliques où il a représenté savants et inventeurs qui ont participé de près ou de loin à la naissance de l'électricité.

"Le Paris de Dufy"
Musée de Montmartre
12, rue Cortot, 75018 Paris
Tous les jours,  de 10h à 18h d’octobre à mars, de 10h à 19h d’avril à septembre
Tarifs : 13 €, 18-25 ans : 10 €, personnes à mobilité réduite : 10 €, 10-17 ans : 7 €. Gratuit pour les moins de10 ans. Tarif enseignant : 10 €
Du 19 mai à l'automne (dates non encore précisées)

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