"L'affaire Ruffini" : le journaliste Vincent Noce a enquêté sur une affaire retentissante de faux tableaux anciens

Comment des dizaines de faux tableaux de maîtres, supposément signés Cranach ou le Greco, ont pu tromper experts et conservateurs de musées pendant des décennies?  L'ancien journaliste de "Libération" Vincent Noce raconte dans son livre l'enquête qu'il a menée durant cinq ans et pointe des négligences.

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France Télévisions Rédaction Culture
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Cette "Vénus" (détail) de Lucas Cranach (huile sur bois datée 1531) de la collection du prince du Liechtenstein a été saisie en 2016 pour expertise, après une plainte anonyme contestant son authenticité. (LIECHTENSTEIN (THE PRINCELY COLLECTIONS - VADUZ - VIENNA))

C'est une des plus passionnantes énigmes du monde de l'art : comment un marchand d'art, Giuliano Ruffini, aurait trompé pendant des décennies musées et maisons de ventes avec des dizaines de faux de maîtres anciens. Ancien journaliste de Libération, Vincent Noce retrace dans L'affaire Ruffini (Buchet Chastel) l'enquête qu'il a menée à ce sujet pendant cinq ans à travers la France, l'Italie, le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

Un récit "très bien documenté" pour démêler une "énorme affaire avec des dizaines et des dizaines de faux tableaux", estime l'expert français en maîtres anciens du pôle financier de Paris Eric Turquin.

Un faux Cranach vendu 7 millions d'euros

Au moins sept oeuvres, faussement attribuées notamment au Parmigianino, au Greco, à Cranach (dont la Vénus ci-dessus, saisie en 2016 pour expertise), sont dans le viseur de la justice française. Dont certaines ont atteint des sommets aux enchères, comme le faux Cranach vendu 7 millions d'euros au prince du Liechtenstein. La présence de liants ou de pigments du XXe siècle, détectés tardivement sur plusieurs tableaux, prouve qu'ils n'étaient pas d'époque.

Franco-Italien, Giuliano Ruffini, 75 ans, vit entre Parme et Reggio-Emilia.  A la suite d'une enquête ouverte en 2014 pour "escroquerie artistique" et "contrefaçon", un mandat d'arrêt européen a été lancé à son encontre. Un peintre italien, Lino Frongia, soupçonné d'avoir exécuté des faux, est aussi réclamé par la justice française.

"Depuis les années 1990, il (Ruffini NDLR) aura vendu, la plupart du temps par des intermédiaires, des dizaines, voire des centaines de tableaux. Certains ont été exposés par de grands musées. Aucun n'avait d'historique. Le plus surprenant, c'est la manière dont musées, galeristes, maisons de ventes n'ont pas cherché à savoir l'historique des toiles, se laissant séduire par la finesse des reproductions", affirme Vincent Noce.

Tout en rappelant que les suspects sont présumés innocents, Vincent Noce tente de retracer l'origine de ces tableaux. Il base son enquête fouillée sur ses contacts avec de très nombreux protagonistes, aux avis parfois divergents. "La vérité n'est jamais pure et rarement simple", reconnaît-il, citant volontiers Oscar Wilde.

La couverture de "L'Affaire Ruffini, Enquête sur le plus grand mystère du monde de l'art" de Vincent Noce. (BUCHET CHASTEL)

Vincent Noce déplore "la grande négligence des experts et conservateurs"

"Il y a, déplore-t-il, une grande négligence des experts et conservateurs qui ne se sont pas interrogés sur l'absence de provenance des oeuvres et se sont contentés d'un examen visuel (parfois même sur photographie) sans études en laboratoire".

Eric Turquin l'admet: "Il nous a fallu du temps, moi compris, pour comprendre. Ruffini a roulé les grands musées, fait de nombreuses victimes". "Le faux est à l'oeuvre d'art ce que le dopage est au sport. Ruffini n'a pu agir que par un réseau de voyous. Il y avait sûrement plusieurs faussaires. Il utilisait des prête-noms, passait par des hommes de paille, inventait des provenance", estime l'expert.

C'est après que Ruffini et certains de ses intermédiaires se sont disputés sur le partage des bénéfices, qu'en 2015 Vincent Noce a reçu la visite d'un premier, puis d'un deuxième qui l'ont mis sur la piste du système de contrefaçon.

Ruffini proclame son innocence

Ruffini a assuré avoir principalement revendu les tableaux de la collection du père de son ancienne compagne Andrée Borie. Une collection jamais signalée par personne, remarque Vincent Noce.

Ruffini lui a expliqué qu'il ne les vendait pas comme des oeuvres de tel ou tel maître, la mention "attribué à" étant parfois ajoutée, et que ce sont les experts qui ont parfois validé l'hypothèse d'une oeuvre authentique. Quant à Lino Frangia, excellent copiste de maîtres anciens, il se défend d'être un faussaire.

L'enquête de Vincent Noce rapporte des épisodes cocasses, comme quand des agents de la brigade fiscale italienne, à la recherche de renseignements sur la fraude fiscale reprochée à Ruffini, n'ont pas considéré comme suspecte la présence d'un four dans une buanderie de la ferme où il vit... alors même qu'un visiteur de passage y avait vu un tableau qui séchait.

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