Cézanne et l'Italie au musée Marmottan : la peinture de la touche, de la couleur et de l'émotion

Paul Cézanne a beaucoup regardé les peintres de Venise, de Naples, de Rome. Il y a puisé un art de la couleur et de l'intensité. A voir au musée Marmottan Monet jusqu'au 5 juillet 2020

A gauche, Paul Cezanne, \"Le Meurtre\", Vers 1870, Liverpool, National Museums, Liverpool, Walker Art Gallery. Acquis avec l’aide de l’Art Fund en 1964 - A droite, Jacopo Robusti, dit le Tintoret, \"La Déploration du Christ\",Vers 1580, Paris, musée du Louvre, déposéau musée des beaux-arts de Nancy
A gauche, Paul Cezanne, "Le Meurtre", Vers 1870, Liverpool, National Museums, Liverpool, Walker Art Gallery. Acquis avec l’aide de l’Art Fund en 1964 - A droite, Jacopo Robusti, dit le Tintoret, "La Déploration du Christ",Vers 1580, Paris, musée du Louvre, déposéau musée des beaux-arts de Nancy (A gauche © National Museums Liverpool, Walker Art Gallery - A droite © RMN-Grand Palais / Agence Bulloz)

Paul Cézanne (1839-1906) n'a jamais fait le voyage en Italie. Et pourtant les tableaux italiens qu'il a regardés au Louvre ont profondément marqué le peintre de la montagne Sainte-Victoire. Une très belle exposition au musée Marmottan-Monet à Paris met en lumière ce lien entre l'artiste français et les peintres transalpins. D'abord ceux de Venise et de Naples, puis de Rome avec Poussin. Enfin, pour boucler la boucle et inscrire Cézanne dans la continuité de l'histoire de l'art italien l'exposition montre comment le Français, à son tour, a imprimé sa marque sur les peintres italiens du XXe siècle.

Des rapprochements inédits sont faits entre les 62 œuvres de l'exposition, accrochées par paires ou en trio. Des toiles de Cézanne bien sûr, et de Titien, Tintoret, Greco, Luca Giordano et Poussin, jusqu'à Carlo Carrà, Mario Sironi, Giorgio Morandi pour celles du siècle passé.

Nous avons retenus quatre points qui caractérisent la peinture du maître d'Aix et racontent sa relation avec l'art italien.

Cézanne ne copie jamais, sa peinture est dans la touche et la couleur

A gauche, Paul Cezanne \"Château Noir\", 1903-1904, Paris, Musée Picasso - A droite, Nicolas Poussin \"Paysage avec Agar et l’ange\", après 1660,Gallerie Nazionali d’Arte Antica
A gauche, Paul Cezanne "Château Noir", 1903-1904, Paris, Musée Picasso - A droite, Nicolas Poussin "Paysage avec Agar et l’ange", après 1660,Gallerie Nazionali d’Arte Antica (A gauche © RMN-Grand Palais (Musée national Picasso-Paris) / Mathieu Rabeau - A droite © Gallerie Nazionali d’Arte Antica di Roma)

Quand il se rend au Louvre, Cézanne ne copie jamais les maîtres, il ne dessine pas les tableaux, il les regarde, il s'en nourrit, il les intègre, pour en dégager l'esprit et faire une œuvre moderne et une œuvre personnelle. Ce sont seulement les sculptures qu'il dessine, pour travailler sur le volume et chercher "une manière de trouver un modelé qui supprime l'idée, le sentiment, le sens même de la ligne", explique Alain Tapié, conservateur en chef honoraire des Musées de France, ancien directeur des musées des Beaux-arts de Caen et de Lille et co-commissaire de l'exposition : "Il n'y a pas de ligne dans la nature, dit Cézanne, et il n'y en a pas plus dans la peinture."

Pour peindre, Cézanne ne dessine pas. Des Vénitiens, il apprend la leçon de la couleur et de la touche. "Quand on parle de peinture, on imagine des phases successives, croquis, dessin, mise au carreau, application de la couleur. Avec les Vénitiens et avec Cézanne, tout se joue dans la touche", explique Marianne Mathieu, directrice scientifique du musée Marmottan et autre co-commissaire de l'exposition. "La touche c'est à la fois la ligne, la nuance, la forme, la teinte, la couleur. Il modèle la peinture."

Cézanne, peintre de l'intensité et de la violence
A gauche, Paul Cezanne, \"La Femme étranglée\", entre 1875 et 1876, Paris, musée d’Orsay – Donation de Max et Rosy Kaganovitch, 1973 - A droite, Jacopo Robusti, dit le Tintoret, \"La Descente de croix\", 1580 Strasbourg, musée des Beaux-Arts
A gauche, Paul Cezanne, "La Femme étranglée", entre 1875 et 1876, Paris, musée d’Orsay – Donation de Max et Rosy Kaganovitch, 1973 - A droite, Jacopo Robusti, dit le Tintoret, "La Descente de croix", 1580 Strasbourg, musée des Beaux-Arts (A gauche © Musée d’Orsay, Dist. RMN-Grand Palais / Patrice Schmidt - A droite © Photo Musées de Strasbourg, M. Bertola)

Quand on pense à Cézanne, on pourrait voir les paysages paisibles et les natures mortes. Mais dans la peinture italienne, Cézanne a trouvé une intensité résonnant avec celle de ses premiers tableaux, qui parlent "de la violence, de la torsion, du tourment, d'une sorte de jubilation un peu terrible", souligne Alain Tapié. Trouvant son inspiration dans les magazines illustrés, Cézanne met en scène La Femme étranglée ou Le Meurtre, quand un Tintoret exprimait le côté tragique d'une descente de croix. Déjà les Napolitains "cherchaient la dimension divine de l'homme dans l'homme lui-même, dans son naturel exacerbé", fait remarquer Alain Tapié.

L'exposition rapproche un portrait de la mère de Cézanne vers 1870 d'un Prophète lisant du Maître de l'annonce aux bergers napolitain. Sa Toilette funéraire profane évoque la Déposition du Christ de Ribera qui n'a pas pu sortir du Louvre mais dont il s'est clairement inspiré. Si Cézanne ne copie pas, des analyses des masses obliques ou verticales des tableaux mettent en évidence des structures, des dynamiques qui se répondent.

Peu importe le sujet, c'est l'émotion qui compte

A gauche, Paul Cezanne, \"D’après le Greco – La Femme à l’hermine\", 1885-1886, Avec l’aimable autorisation de la Daniel Katz Gallery, Londres - A droite, Dhomínikos Theotokópoulos, dit le Greco, \"Portrait de jeune fille\", Collection particulière
A gauche, Paul Cezanne, "D’après le Greco – La Femme à l’hermine", 1885-1886, Avec l’aimable autorisation de la Daniel Katz Gallery, Londres - A droite, Dhomínikos Theotokópoulos, dit le Greco, "Portrait de jeune fille", Collection particulière (A gauche © Daniel Katz Gallery London - A droite © Valentina Preziuso)

Quand Cézanne s'installe à Aix-en-Provence dans les années 1880, sa peinture se fait plus apaisée, moins volcanique. La touche de ses paysages provençaux est plus "intériorisée", ils semblent plus sages, plus "classiques" que ses tableaux de jeunesse. Mais ce qu'Alain Tapié appelle la dimension "romantique" de sa peinture est toujours présente : "Emotion, sensation, le vrai sujet de Cézanne est là". Dans sa peinture, il cherche à mettre en place des "sensations plastiques" pour traduire les émotions qu'il ressent.

A partir de là, portrait, baigneuses, paysage peu importe le sujet de sa peinture. "Le sujet n'a pas d'importance en soi. Il peindra une figure à la manière d'une nature morte. Il peindra son épouse comme une cafetière parce qu'il est le peintre de la modulation. Le sens de la peinture se situe ailleurs", dit Marianne Mathieu.

Pour Alain Tapié, quand Cézanne peint une nature morte avec un crâne, ce n'est pas le sujet du memento mori qui l'intéresse c'est le crâne lui-même : "Le crâne poli a tellement de nuances que ça lui sert pour les pommes, les cruches, tous les modelés et ce qu'il appelle les fameuses 'modulations'". Le peintre napolitain Salvator Rosa semble lui se moquer de la mort quand il place un crâne bouche ouverte, chantant devant une partition.

A gauche, Paul Cezanne, \"Nature morte, poires et pommesvertes, vers 1873, Paris, musée de l’Orangerie, collection Jean Walter et Paul Guillaume - A droite, Giorgio Morandi, \"Nature morte avec bouteilleet verres\", 1945-1955, Remagen, Arp Museum Bahnhof / Sammlung Rau für UNICEF
A gauche, Paul Cezanne, "Nature morte, poires et pommesvertes, vers 1873, Paris, musée de l’Orangerie, collection Jean Walter et Paul Guillaume - A droite, Giorgio Morandi, "Nature morte avec bouteilleet verres", 1945-1955, Remagen, Arp Museum Bahnhof / Sammlung Rau für UNICEF (A gauche © RMN-Grand Palais (musée de l’Orangerie) / Hervé Lewandowski - A droite © Peter Schälchli, Zürich)

Cézanne a influencé les peintres du novecento


Cézanne ne s'est pas rendu en Italie, mais ses paysages méditerranéens de Provence sont proches de ceux de la Toscane ou du Lazio. "L'œuvre de Cézanne est une œuvre ouverte. Et elle s'est ouverte aux artistes italiens (du XXe siècle, ndlr). Ils vont simplement constater les mêmes configurations naturelles. Ils ont leurs routes, ils ont leurs arbres, les mêmes maisons à toits plats, cette même disposition géographique et géologique", dit Alain Tapié.

La Vue du soir sur la colline d'Ardego Soffici semble dire la même chose qu'un Paysage en Provence de Cézanne. Mais les Italiens offrent généralement une vision plus "idéelle" du paysage que Cézanne, qui reste, lui, dans la vibration romantique. Giorgio Morandi livre un Paysage qui ressemble à ses natures mortes, épuré et silencieux. Dans le paysage de bord de mer ce Carlo Carrà avec ses deux cabanes géométriques, le monde semble s'être arrêté.

Pour finir l'exposition, deux natures mortes de Morandi encadrent des poires et pommes de Cézanne, trois petits tableaux sublimes dans leur dépouillement, celui du Français paraissant plus charnel à côté de ceux de de l'Italien totalement désincarnés.

Reportage pour France 2: Valérie Gaget, L. Lemoigne, C. Vignal, H. Horoks

France 2

Cézanne et les maîtres. Rêve d'Italie
Musée Marmottan Monet
2, rue Louis Boilly, 75016 Paris
tous les jours sauf le lundi et le 1er mai, 10h-18h, nocturne le jeudi jusqu'à 21h
Du 27 février au 5 juillet 2020