Luca Giordano au Petit Palais : une rétrospective exceptionnelle d'un grand peintre baroque napolitain

Luca Giordano, peintre virtuose très apprécié au XVIIe siècle en Europe, n'avait jamais fait l'objet d'une grande exposition en France. A découvrir au Petit Palais à Paris jusqu'au 23 février 2020

Luca Giordano, \"Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste de 1656\" (San Gennaro che intercede per la cessazione della peste del 1656), 1660 (détail), Musée de Capodimonte, Naples, Italie
Luca Giordano, "Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste de 1656" (San Gennaro che intercede per la cessazione della peste del 1656), 1660 (détail), Musée de Capodimonte, Naples, Italie (© Photo Ministero per i beni e le attività culturali / Museo e Real Bosco di Capodimonte")

Le Petit Palais à Paris présente la première exposition consacrée à Luca Giordano (1634-1705), peintre baroque napolitain, surdoué et prolifique, qui a été reconnu très jeune dans toute l'Europe. Pourtant cet artiste, séduisant aussi bien dans le tourbillon lumineux que dans la gravité sombre, a fait l'objet de très peu d'expositions (une à Naples en 2001, deux à Madrid en 2002 et en 2008). Les musées français possèdent des œuvres du peintre, qui lui ont parfois été attribuées tardivement, mais c'est la première fois qu'on peut le découvrir en grand à l'occasion de cette rétrospective exceptionnelle. A ne pas rater.

Luca Giordano, \"Sainte Famille et les symboles de la Passion\"(Sacra famiglia con i simboli della Passione), Musée de Capodimonte, Naples, Italie
Luca Giordano, "Sainte Famille et les symboles de la Passion"(Sacra famiglia con i simboli della Passione), Musée de Capodimonte, Naples, Italie (© Photo Ministero per i beni e le attivita culturali / Museo e Real Bosco di Capodimonte)

La gloire précoce de "Luca fa presto"

Luca Giordano est né à Naples en 1634. Il est le fils d'un peintre dont on ne connait pas les œuvres mais avec qui il s'est initié avant d'acquérir une technique parfaite dans l'atelier de Jusepe Ribera. A Naples et bientôt dans toute l'Italie, on admire le coup de pinceau rapide et virtuose du jeune Luca qui imite Titien, Correge, Reni ou Rubens. Il travaille si vite qu'on le surnomme "Luca fa presto" (Luca fait vite). On l'a parfois taxé de faussaire tant ses imitations sont brillantes. Un des tableaux exposés au Petit Palais, une Vierge à l'Enfant avec Saint Jean Baptiste du Prado (1655), a été d'ailleurs été attribué à Raphaël.

A 25 ans à peine, apprécié dans sa ville, il peint des tableaux d'autel pour les églises napolitaines. Revenu d'un séjour à Rome, où il s'est familiarisé avec la peinture de Rubens et Pierre de Cortone, il crée de grandes compositions où tourbillonnent les figures. Quatre de ces œuvres monumentales sont exposées à Paris, grâce à des prêts du musée de Capodimonte et des églises de Naples. Certains n'avaient jamais quitté leur église. On ne les avait jamais vus comme ça, souligne le co-commissaire Stefano Causa, professeur à l'université de Naples, pour qui Giordano est "le plus grand peintre baroque d'Italie".

Luca Giordano, \"Enlèvement de Déjanire\" [Ratto di Deianira], 1655-1660
Luca Giordano, "Enlèvement de Déjanire" [Ratto di Deianira], 1655-1660 (Palerme, Palazzo Abatellis)

Une éponge : Giordano digère tous les peintres qu'il croise

Luca Giordano a digéré tous les peintres qu'il a croisés, c'est une véritable "éponge", souligne Christophe Léribault, le directeur du Petit Palais, autre co-commissaire de l'exposition : "Il absorbe beaucoup de leçons d'artistes du passé, de toute époque, aussi bien de Durer, de Raphaël, de Titien, de Veronese. On trouve chez lui plein de citations, ce n'est pas quelqu'un qui manque d'inspiration mais il picore dans toutes les périodes de l'art pour recomposer des choses actuelles, à sa manière."


Giordano s'est formé dans l'atelier de Jusepe Ribera, peintre espagnol installé à Naples, au style sombre, héritier du naturalisme caravagesque. Les portraits de philosophes de Giordano qui ressemblent à des hommes du peuple témoignent de cette influence, ainsi que certaines de ses œuvres religieuses de jeunesse comme un Saint-Sébastien ténébreux exposé à côté de celui peint par son maître juste avant sa mort en 1651. Giordano peut aussi bien passer de l'ombre à la lumière du jour au lendemain, car ces oeuvres sont produites à la même époque que les grands tableaux d'église lumineux et tourbillonnants. Et, bien plus tard, il pourra aussi produire un Samson et le lion bien dramatique.

Luca Giordano, \"Ariane abandonnée\" (Ariana Abbandonata),1675-1680, Musée de Castelvecchio, Vérone, Italie
Luca Giordano, "Ariane abandonnée" (Ariana Abbandonata),1675-1680, Musée de Castelvecchio, Vérone, Italie (© Verona, Museo di Castelvecchio, Archivio fotografico (foto Umberto Tomba, Verona))

Un artiste prolifique, virtuose de la fresque

Stefano Causa rapproche Giordano de Picasso pour sa capacité à absorber les maîtres. Il le compare aussi au génie du XXe siècle pour l'abondance de sa production. Rapide, il travaillait sans relâche : 5 000 œuvres ont été répertoriés, sans compter les dessins auxquels est consacrée une section de l'exposition. Et il voyait les choses en grand : il a été un immense peintre des fresques. Giordano a beaucoup voyagé en Italie : outre Rome, il a séjourné à Venise et à Florence où il a produit "le plus important plafond baroque du 17e siècle en Italie", selon les mots de Stefano Causa : celui de la bibliothèque du palais Medici-Riccardi.

Hors d'Italie, Giordano s'établit aussi pendant une dizaine d'années en Espagne, où il arrive en 1692 pour travailler pour le roi Charles II. Il y laisse d'incroyables fresques, peintes en un temps record, appliquant parfois les couleurs avec ses doigts. Il décore des églises, le monastère royal de l'Escurial, la cathédrale de Tolède. Par nature, ces œuvres lumineuses, peuplées de figures virevoltantes, ne peuvent pas voyager. Pour évoquer cet aspect de son travail, l'exposition propose une salle où sont projetés sur trois murs des vues d'ensemble et des détails de ses fresques de l'Escurial, du Cazón del Buen retiro et de l'église Saint-Antoine-des-Allemands de Madrid, couverte du sol au plafond.

Luca Giordano, \"Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste de 1656\" (San Gennaro che intercede per la cessazione della peste del 1656), 1660, Musée de Capodimonte, Naples, Italie
Luca Giordano, "Saint Janvier intercédant pour la cessation de la peste de 1656" (San Gennaro che intercede per la cessazione della peste del 1656), 1660, Musée de Capodimonte, Naples, Italie (© Photo Ministero per i beni e le attività culturali / Museo e Real Bosco di Capodimonte)

Peintre de la vie et de la mort

A l'époque de Luca Giordano, Naples, vice-royame d'Espagne, est une des villes les plus peuplées d'Europe, avec plus de 400 000 habitants. Une cité frappée par les malheurs : les éruptions du Vésuve et puis la grande peste, qui en 1656 a décimé plus de la moitié de la population, avec 10 000 à 15 000 morts par jour au plus fort de l'épidémie. La peste a inspiré les peintres napolitains comme Micco Spadaro (1609-1675), chroniqueur de la Naples du 17e, qui montre les cadavres amoncelés sur la place du marché. Giordano, lui, reçoit une commande d'ex-voto liés à la peste : Saint Janvier (san Gennaro) intercédant pour la cessation de la peste est une formidable évocation de la catastrophe, où les corps s'amoncellent au premier plan, aux pieds du saint. Un tableau qui aurait inspiré David et Le radeau de la méduse de Géricault.

A côté des sujets religieux, Luca Giordano peint aussi la vie, avec des évocations sensuelles de la mythologie, peuplées de nus, de Vénus à Ariane abandonnée, qui font penser à Titien : un autre domaine où il fait preuve de virtuosité, avec une "écriture très libre, très rapide", que Stefano Causa n'hésite pas à comparer à celle d'un musicien de jazz qui improvise.

Après dix ans passés au service de la cour d'Espagne, Luca Giordano revient en 1702 à Naples où il peindra encore six toiles pour l'église de la congrégation des Girolamini. C'est un artiste qui a le sens des affaires et il a gagné beaucoup d'argent. "Un artiste très virtuose, très prolifique, avec beaucoup de souffle, une figure dominante de la peinture napolitaine du 17e siècle, qui a eu une grande carrière et un grand atelier", résume Christophe Léribault. Mais quand il revient à Naples, trois ans avant sa mort, le vent a tourné et il subit la concurrence d'autres artistes comme Francesco Solimena. Il sera pourtant regardé par de nombreuses générations, "à commencer par les artistes français du XVIIIe siècle".

Luca Giordano, \"Samson et le lion [Sansone e il leone]\", 1694-1696, Madrid, Museo Nacional del Prado
Luca Giordano, "Samson et le lion [Sansone e il leone]", 1694-1696, Madrid, Museo Nacional del Prado (© Museo Nacional del Prado, Dist. RMN-GP / image du Prado)
Luca Giordano, le triomphe de la peinture napolitaine
Petit Palais, avenue Winston Churchill, 75008 Paris
tous les jours sauf lundis, 25 décembre, 1er janvier, 10h-18h, nocturne les vendredis jusqu'à 21h
tarifs : 13 € / 11 €
Du 14 novembre 2019 au 23 février 2020

Le catalogue qui accompagne l'exposition (Luca Giordano, le triomphe de la peinture napolitaine, publication de Paris Musées) est le premier ouvrage sur Luca Giordano en français (263 p, 39,90 €).