Basquiat x Warhol à quatre mains : le dialogue fécond de deux icônes de l’art à la Fondation Vuitton

Complices artistiques, Jean-Michel Basquiat et Andy Warhol ont réalisé 160 toiles en commun entre 1983 et 1985, dont 70 sont montrées à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, jusqu'au 28 août. Un choc de titans.
Article rédigé par Laure Narlian
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié Mis à jour
Temps de lecture : 6 min
Un visiteur de l'exposition "Basquiat x Warhol à quatre mains" à la Fondation Vuitton, devant deux photos de Michael Halsband prises en 1985 pour annoncer leur première exposition commune à la Tony Shafrazi Gallery de New York, débutée en septembre 1985. (BERTRAND GUAY / AFP)

En 1979, lorsque Jean-Michel Basquiat croise Andy Warhol pour la première fois, il n'est encore qu'une jeune figure montante du graffiti dont la signature, SAMO (Same Old Shit) coiffée d'une couronne, couvre les murs du sud de Manhattan. Remarquant Warhol attablé dans un restaurant, il parvient à lui vendre une des cartes postales artisanales qu’il réalise avec une amie. Selon ses proches, Basquiat exulte d’avoir réalisé cet exploit. 

En 1982, lors de leur seconde rencontre, Basquiat est un artiste en pleine ascension et il entend bien cette fois éblouir le pape du pop art. Le marchand d’art suisse Bruno Bischofberger l’emmène le 4 octobre à la Factory de Warhol, qui a pour habitude de prendre une photo de ses invités au polaroïd et d’en réaliser un portrait. Basquiat n’y coupe pas mais Bischofberger les prend tous deux en photo dans la foulée. Puis Basquiat s’éclipse. Deux heures plus tard, il fait envoyer à la Factory une toile toute fraîche, Dos Cabezas, qui les représente avec humour, Warhol et lui, d'égal à égal, d'après ce polaroïd. L’artiste à la coiffure peroxydée est bluffé. " Je suis jaloux, il est plus rapide que moi", dira-t-il.

Une visiteuse de l'exposition "Basquiat x Warhol à quatre mains" à la Fondation Vuitton, prend en photo le 4 avril 2023 l'oeuvre de Jean-Michel Basquiat "Dos Cabezas" (1982) réalisée d'après un polaroïd de Warhol et Basquiat. (CAROLINE PAUX / HANS LUCAS / AFP)

Une conversation de type free-jazz

La fascination est désormais réciproque et leur complicité artistique, poussée par leur représentant Bruno Bischofberger, peut démarrer. Alors que Warhol, 54 ans, n’est plus au pic de sa créativité et que son étoile pâlit, la liberté absolue et l’inventivité du Radiant Child âgé de 22 ans, tombent à point nommé pour le stimuler. Au point qu’il reprend ses pinceaux, lui qui ne produisait plus que des sérigraphies de portraits de célébrités.

Ce pas de deux exceptionnel donnera lieu à 160 toiles réalisées à quatre mains entre 1983 et 1985, dont 70 sont montrées à la Fondation Louis Vuitton à partir du 4 avril. Cette exposition est présentée comme la "première rétrospective mondiale de cette ampleur" du travail en commun de ces deux icônes de l’art.

Cette collaboration est "une sorte de conversation physique qui passe par des couleurs, non par des mots", résumait leur ami artiste Keith Haring. "Il y avait un côté improvisation de type free-jazz, très organique et très fluide, jamais ennuyeux", témoigne de son côté Jay Shriver, assistant de Warhol à l'époque. Leur travail "était intense, ils travaillaient sur plusieurs toiles, aux formats parfois monumentaux, durant des journées entières, sans s’être fixé la moindre règle", rapporte le commissaire de l’exposition Dieter Buchhart dans le catalogue de l’exposition.

"Andy commençait la plupart des peintures. Il mettait quelque chose de très reconnaissable, une manchette de journal ou le logo d’une marque, et, d’une certaine façon, je le défigurais. Ensuite, j’essayais de le faire revenir, je voulais qu’il peigne encore, puis je retravaillais dessus", racontait Basquiat dans un entretien avec la réalisatrice Tamra Davis en 1986. "Je pense que les peintures que nous faisons ensemble sont meilleures quand on ne peut pas dire qui a fait quoi", complétait Warhol dans son journal intime.

Jean-Michel Basquiat et Andy Warhol, "6,99", 1984. 297 x 410 cm. Nicolas Erni Collection. (THE ANDY WARHOL FOUNDATION FOR THE VISUAL ARTS, INC. / LICENSED BY ADAGP, Paris 2023 - ESTATE OF JEAN-MICHEL BASQUIAT LICENSED BY ARTESTAR, NEW YORK)

Une fusion phénoménale de rage et d'ironie

A la fondation Vuitton, deux esthétiques, deux générations et deux tempéraments se croisent et fusionnent : celle de la "rage et de l'engagement de Basquiat à faire exister la figure noire", avec une "fantaisie" empreinte de "gravité", décrit au micro de l'AFP Mme Suzanne Pagé, commissaire générale et directrice artistique de la fondation. Et celle, "plus distanciée" et "non dénuée d’ironie" de Warhol. Drames, violences policières et racisme croisent ainsi folie consumériste, culture populaire et imagerie pop, le tout entremêlé de signes, graffitis, symboles et chiffres.

On remarque par exemple Taxi 45th Broadway (1984-1985), une œuvre en jaune sur fond noir dans laquelle une silhouette d’homme barrée du mot "negro" est en train de héler un taxi. Le chauffeur blanc à la face rouge l’ignore et passe devant lui en ricanant de toutes ses dents. Un immense tableau de 10 mètres de long, intitulé African Masks, mélange de masques et de figures réelles - allusion probable à une exposition au MoMA sur le primitivisme et la modernité - fait partie, selon Mme Suzanne Pagé, " des plus réussis, les organiques, ceux où on ne distingue plus qui a fait quoi".

Un visiteur regarde "African Masks", une peinture acrylique réalisée à quatre mains par Basquiat et Warhol (1984-1985), à la Fondation Vuitton (Paris, France), le 29 mars 2023. (BERTRAND GUAY / AFP)


A cet égard, 6.99 est une autre réussite. Ce tableau, littéralement couvert de balafres, était un des préférés de Warhol. Il montre le rapport particulier au corps qu'entretenaient les deux artistes - Basquiat s'était fait renverser par une voiture dans l'enfance et Warhol avait été blessé par balles par Valérie Solanas en 1968. Peint par Warhol, un nu publicitaire est au centre de cette toile. Basquiat a comme fendu la peau et rendu la chair apparente, ajoutant ailleurs de nombreuses cicatrices, symboles de leurs blessures personnelles.

Leur dernière œuvre commune, Ten Punching Bags (Las Supper), jamais montrée de leur vivant, est une installation : sur dix sacs de boxe, Warhol a peint le visage du Christ d’après La Cène de Leonard de Vinci. Basquiat a apposé sur chacun le mot "judge", comme autant de coups répétés. Une œuvre qui fait aussi référence au passage à tabac mortel d’un jeune graffeur, Michael Stewart, par des policiers en 1983, policiers qui furent acquittés deux ans plus tard. Une affaire qui avait marqué Basquiat.

Une visiteuse regarde le tableau "Taxi, 45th Broadway" réalisé entre 1984 et 1985 par Jean-Michel Basquiat et Andy Warhol, exposé à la Fondation Louis Vuitton (Paris, France)., le 4 avril 2023. (BERTRAND GUAY / AFP)

Un combat pour s'imposer


Difficile de le croire mais pourtant leur première exposition commune, débutée le 14 septembre 1985 à la Tony Shafrazi Gallery de New York, riche de 16 toiles, avait fait un flop. Sur l’affiche, les deux artistes posaient en tenue de combat, gants de boxe croisés sur la poitrine. Ce cliché célèbre signé Michael Halsband, visible à l’exposition, annonçait un match à coups de pinceau. Mais ce choc des titans laissa les critiques de glace. Ils soupçonnaient Warhol de tenter de se remettre à flots en utilisant le sang neuf de Basquiat, dont il aurait fait sa "mascotte", comme l’écrivait Vivien Raynor dans un article cinglant du New York Times quelques jours plus tard. Leur coopération n’y résista pas : piqué au vif et blessé, Basquiat mit fin à leur travail en commun, sans pour autant couper les ponts.

Andy Warhol décédait brusquement le 22 février 1987, à l’âge de 58 ans, des suites d’une banale opération de la vésicule biliaire. Très affecté, Basquiat créait un assemblage en trois parties comme pierre tombale pour Warhol, Gravestone, où l'on reconnait plusieurs références aux travaux de son ainé. Un an et demi plus tard, Basquiat mourait à son tour d’une overdose, à l’âge de 27 ans.

Exposition " Basquiat x Warhol à quatre mains" du 5 avril au 28 août 2023
Fondation Louis Vuitton,
8 avenue du Mahatma Ghandi, Bois de Boulogne, Paris
Lundi, mercredi et jeudi de 11h à 20h
Vendredi de 11h à 21h (nocturne le premier vendredi du mois jusqu'à 23h)
Samedi et dimanche de 10h à 20h
Tarifs : 16 euros (consultez le site pour les tarifs réduits et famille)

Commentaires

Connectez-vous à votre compte franceinfo pour participer à la conversation.