Apôtre de la démesure et du "no limit", Spiktri expose ses graffs et ses sculptures dans une ancienne cave viticole près de Narbonne

C'est un artiste qu'on ne peut qualifier qu'avec des superlatifs. Spiktri a trouvé dans une ancienne cave coopérative des Corbières un lieu d'exposition à son image. Spiktri Street Art Universe est un monde à part, fait de graffs et de sculptures extravagantes réalisées avec des matériaux recyclés. A découvrir !

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France Télévisions Rédaction Culture
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Les "skulls", spécialités de l'artiste à base de matériaux recyclés  (M. Herenstein)

Amour, violence, musique, couleur... entrer dans l'univers de Spiktri c'est une plongée dans une sorte de Babylone hallucinée. Une humanité sur le fil qui explose dans des créations qui n'ont ni limite ni morale. Un "multivers" comme l'a surnommé l'artiste audois, lui-même oeuvre d'art recouvert de tatouages.

Depuis le 1er juin, l'ancienne cave coopérative de Ferrals-les-Corbières a ouvert les portes d'un monde parallèle qui transporte le public vers Agressiva, Skullerium, Riderstylerium... Dix-neuf planètes où règnent en maîtres graffs, sculptures et installations, au milieu de monumentales cuves à vin. Entre noir et blanc et couleurs éclatantes, ambiances oppressantes ou délires déjantés, assemblages de bois flotté ou chutes de métal soudées, bienvenue dans le cerveau foisonnant de Spiktri (prononcer Spi-k-tri). Pas besoin de spaceship pour grimper dans la stratosphère et au-delà. L'imagination débridée de l'artiste se charge de vous y transporter... et de vous bousculer.

Riderstylerium, la planète des fana-surfeurs (M. Herenstein)

Les sculptures en matériaux recylcés ornent les 19 planètes de l'univers Spiktri (M. Herenstein)

Car il y a de quoi avoir le tournis en arpentant les 8 000 m carrés de bâtiments  inoccupés depuis 12 ans et entièrement rénovés pour accueillir le royaume de l'artiste du cru. Pourtant, cette accumulation de 3 000 pièces et 200 graffs - ces derniers coréalisés avec le graffeur narbonnais Azba - ne doit rien au hasard. "Au début je me suis dit que c'était grand, se rappelle-t-il. Et puis tu commences à faire une oeuvre là, une autre là-bas... et chaque sculpture trouve sa place." La galaxie Spiktri, dont le big bang a débuté il y a une trentaine d'année, est ainsi conçue comme un gigantesque jeu, avec ses allées dédiées à chacune des planètes, ses personnages emblématiques, parmi lesquels Astrosia et Ganxi qui accueillent les visiteurs au début du parcours, le professeur Aleint (clin d'oeil à Albert Einstein, qui orchestre tout) ou le Doc, l'artiste en personne, que vous apercevrez peut-être sur son skateboard. Le tout dans un feu d'artifice de lumières et de musiques. 

La galaxie Spiktri

La théorie de l'éternelle inflation

Pour échapper à la destruction de la Terre-mère, Earthtrom, il faut aller explorer d'autres planètes sur lesquelles les déchets récoltés permettent de créer. Car c'est l'une des spécificités de l'artiste : n'utiliser pour ses oeuvres que des matériaux recyclés. "Mon concept est basé sur la théorie de l'éternelle inflation : un renouvellement perpétuel de toute la matière" explique Florent Hamel (son vrai nom), adepte de physique quantique, curieux de radiesthésie ou d'alchimie et sensible aux énergies de la nature. "Du coup, tous les déchets sont transformés à l'infini." Un assemblage de skis donne vie à un condor géant; un personnage composé de fourchettes, couteaux et râpes symbolise ceux "qui nous mangent le cerveau"; cannettes, rouleaux de fax, piano, chaussures ou jouets se métamorphosent en "skulls", d'impressionnantes têtes de mort géantes, "une de mes spécialités" glisse Spiktri. 

Z comme Zombie, l'un des 26 mots qui ne devraient pas exister (M. Herenstein)

Sur Agressiva, la première planète installée dans les sous-sols de la cave, on plonge dans un univers particulièrement sombre, vision déchantée de la société, avec des oeuvres plus anciennes, d'où se dégage une atmosphère pesante. Chaque tableau, réalisé avec un mélange de terre et de cendre, correspond à l'un des 26 mots "qui ne devraient pas exister". De A pour Abandon à Z pour Zombie en passant par Bomb, Fanatic, Chaos... Aucun thème n'est tabou. 

Dans l'art, il n'y a ni règle ni loi, c'est mon fer de lance. C'est le seul endroit où tout est permis !

Spiktri

La visite s'achève dans la "cathédrame", bâtiment où trônent encore de colossales cuves en béton qui pouvaient contenir jusqu'à 200 000 litres de vin ! Ici se confrontent le bien et le mal. Enivré par les lieux qu'il a su exploiter jusqu'à l'intérieur des cuves, l'artiste a reproduit - à sa façon - les 8 péchés capitaux (la consommation qui mène à la perte de notre planète faisant office de 8e). C'est sur l'installation symbolisant l'arbre de vie (hommage aux ouvriers avec 90 ans d'archives de la cave) qu'on ressort, un peu étourdi, du parcours. "Après ce cheminement à travers les planète (...) reprenez conscience de la beauté de la nature, décidez de sortir du cadre et centrez-vous sur l'essentiel", suggère le petit panneau explicatif.

Les cuves servent de support aux oeuvres de Spiktri (M. Herenstein)

Difficile de décrire en quelques lignes ce "musée" de la démesure à l'image du personnage dont il célèbre l'exubérance, mélange de rider dans son mode de vie (il file sur l'eau avec sa planche dès qu'il peut et son skateboard n'est jamais loin), de punk dans l'esprit, d'hédoniste dans son quotidien et d'hyperactif dans son travail créatif. Pour Florent, qui dessinait déjà au collège, tout a commencé vers 16 ans, dans les années 90, par des tags basiques (sa signature) puis des graffs. Avec une bonbonne d'oxygène d'avion et un groupe de froid, il bricole un petit compresseur qui lui permet de peindre les capots de voitures qu'il récupère dans les vignobles des Corbières. C'est le début du recyclage.

Spirale, carré, triangle

Quelques années plus tard, il se met à la peinture à l'huile. "Je me suis pris pour Dieu et je suis allé voir un galeriste à Béziers avec mes tableaux, raconte-t-il, amusé de son audace d'alors. Il m'a dit que c'était bien fait mais que je n'avais pas d'univers propre et qu'il fallait que je peigne avec mon coeur." Une remise en cause qui lui ouvre les yeux et l'aide à trouver sa voie et son nom. Ainsi nait Spiktri, issu d'un dessin où apparaissent une SPirale symbolisant l'infini, un CArré pour la femme et un TRIangle pour l'homme. Des formes géométriques liées au nombre d'or... 

"Aujourd'hui, je fais ce que j'aime", reconnait l'artiste, influencé par le surréalisme. Sa planète Dalitrium est d'ailleurs un hommage au maître catalan. "Je suis tout le temps dans une démarche de création... et pas trop confronté au réel", que prend en charge sa femme, Julie. C'est aussi la rencontre avec Eric et Christelle, des Cht'is tombés sous le charme des Corbières et le talent de Florent, qui a permis le rachat de la coopérative et la création du Spiktri Street Art Universe, géré par une Gangsea team acquise aux délires du maître des lieux. Jamais à court d'idées, Spiktri teste aujourd'hui des imprimantes 3D et le travail avec les végétaux. Spiktri, peut aussi s'entendre comme "speak a tree"... 

Florent Hamel, alias Spiktri (M. Herenstein)

Après une ouverture repoussée en raison de la pandémie, ce lieu d'exposition complètement atypique est désormais accessible. Une vente aux enchères de certaines oeuvres est envisagée à l'automne, pour ceux qui auraient envie de s'offrir un morceau de galaxie.

Les graffs de Spiktri et Azba décorent l'ancienne cave coopérative de Ferrals-les-Corbières (M. Herenstein)

Spiktri Street Art Universe, 11 avenue des Vignerons, Ferrals-les-Corbières (Aude). Ouvert jusqu'au 31 octobre. Comptez 2 à 3 heures de visite.

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