Le visage de "L'Origine du monde" est-il authentique ?

"L'Origine du monde", peint par Courbet en 1866, serait une partie d'une œuvre plus grande, dont un propriétaire anonyme possède le visage. Cette révélation de "Paris Match" laisse certains observateurs sceptiques.

Voici le visage de \"L\'Origine du monde\", à en croire un expert, présenté par un chercheur du Centre d\'analyse et de recherche en art et archéologie (CARAA), jeudi 7 février 2013. Certains experts doutent de cette version.
Voici le visage de "L'Origine du monde", à en croire un expert, présenté par un chercheur du Centre d'analyse et de recherche en art et archéologie (CARAA), jeudi 7 février 2013. Certains experts doutent de cette version. (FRANCE 2 / FRANCETV INFO)

C'est une "exclusivité mondiale", a annoncé Paris Match, jeudi 7 février. L'Origine du monde, peint par Gustave Courbet en 1866, ne serait en fait qu'une partie d'une œuvre plus grande. Le propriétaire d'un portrait, acheté en 2010 chez un antiquaire parisien, en est du moins convaincu. Le visage de cette femme n'est pas n'importe lequel. Il correspondrait au bas-ventre féminin le plus célèbre de l'histoire de la peinture. Contacté par francetv info, le musée d'Orsay s'est refusé à commenter ce tableau gênant ou génial, car il a été "expertisé dans le privé".

L'affaire est sérieuse. Jean-Jacques Fernier, expert de l'Institut Gustave-Courbet, a prévu d'inscrire le portrait au tome III du Catalogue raisonné de Gustave Courbet, en cours d'écriture. Mais cette information a suscité le scepticisme d'autres experts. Pour comprendre leurs réserves, francetv info a contacté Thierry Savatier, auteur de L'Origine du monde – Histoire d'un tableau de Gustave Courbet. Le propriétaire du portrait, qui souhaite rester anonyme, lui a demandé conseil en octobre, dans un long courrier. Quant à Philippe Rouillac, commissaire-priseur et spécialiste du peintre, il a animé des conférences sur L'Origine du monde. 

La position du visage correspond-elle au bas du corps ?

"Lorsque vous regardez L'Origine du monde, avec ce sein sur la partie gauche de la toile, la position du sternum est résolument tournée vers la droite." Les choses diffèrent quelque peu quand on regarde le portrait, selon Thierry Savatier. "On distingue la base du coup et la position des épaules, qui suggèrent au contraire un sternum orienté vers la gauche."

Mais cette anomalie est-elle rédhibitoire ? Après tout, le chercheur reconnaît lui-même l'existence de deux impairs dans L'Origine du monde, dans la 4e édition de son livre consacré à l'œuvre. Un sternum bien trop décalé par rapport au nombril. Et surtout, un écartement bien trop large de la cuisse gauche (située à droite). L'écrivaine Catherine Millet a bien tenté de reproduire la position pour un cliché. En vain.

Le tableau \"L\'Origine du monde\", de Gustave Courbet, est conservé au musée d\'Orsay à Paris, depuis 1995.
Le tableau "L'Origine du monde", de Gustave Courbet, est conservé au musée d'Orsay à Paris, depuis 1995. (MUSEE D'ORSAY / WIKIMEDIA COMMONS)

Reste aussi à définir la position du visage : "A voir la silhouette du portrait, la femme a l'air debout, alors que le bas, lui, est étendu dans des draps. Et si elle est couchée, il faudrait alors comprendre sur quoi repose sa tête", estime Philippe Rouillac.

Les bords de "L'Origine du monde" sont-ils coupés ?

Les bords du portrait acheté en 2010 sont coupés, ce qui suggère qu'il faisait partie d'un tout, assure Jean-Jacques Fernier, l'expert sollicité par le propriétaire. En toute logique, il devrait en aller de même pour L'Origine du monde. "C'est le cas", assure Philippe Rouillac.

Lors de l'installation de l'œuvre au musée d'Orsay, en 1995, il a pu constater que "la toile se prolongeait sur le bord et recouvrait le châssis derrière.Pour autant, est-ce suffisant pour expliquer que le tableau est le morceau d'un puzzle ? Pas forcément, explique Thierry Savatier. "Le fait que le tableau ait les bords coupés est relativement fréquent. Rappelons que l'œuvre a fait l'objet de nombreuses restaurations, qu'elle a été rentoilée…"

Une telle composition est-elle cohérente avec l'œuvre ? 

A la lumière de l'œuvre présentée dans Paris Match, Thierry Savatier reconnaît quelques éléments intéressants dans le portrait : "Il y a le même coup de pinceau [que dans L'Origine du monde], la même souplesse. C'est techniquement assez troublant." Mais l'expert oppose là encore quelques réserves. "J'aimerais bien le voir ce tableau. On a une idée générale sur la photographie présentée dans l'article de Paris Match", certes, mais il assure que ce n'est pas suffisant. 

Selon le propriétaire du tableau, l'œuvre complète aurait pu servir d'esquisse à La Femme au perroquet, autre peinture de Gustave Courbet, datant de 1866.

\"La Femme au perroquet\", peinte par Gustave Courbet en 1866, représente Joanna Hiffernan.
"La Femme au perroquet", peinte par Gustave Courbet en 1866, représente Joanna Hiffernan. (METROPOLITAN MUSEUM OF ART OF NEW YORK / WIKIMEDIA COMMONS)

Mais le croquis de l'hypothétique œuvre complète, reconstituée par Paris Match, ne correspond pas à ce second tableau, où le corps de la femme est orienté vers le bas. Ce croquis "ne me paraît pas correspondre à l'œuvre de Gustave Courbet. Je le vois mal faire une telle composition peu élégante." Question de style.

Quels sont les résultats des analyses ? 

"Il faudrait pouvoir comparer les deux toiles, en faire des analyses, notamment des pigments", insiste Thierry SavatierLe portrait est justement passé entre les mains des chercheurs du Centre d'analyse et de recherche en art et archéologie (CARAA). Interrogé par nos confrères de France 2, Michel Bouchard est catégorique, les couleurs correspondent en tous points : 

 

Francetv info / France 2

La controverse est lancée. "Je ne pense pas qu'il faille s'emballer, c'est une découverte qui peut être intéressante. Pour moi, la seule chose qui compte, c'est d'avoir des certitudes scientifiques", résume Thierry Savatier.

Il y a un point sur lequel tous les experts s'accordent. Il faudra organiser une confrontation entre l'œuvre présentée au musée d'Orsay et le portrait de la collection privée. Reste à savoir si le musée national va jouer le jeu.